Analyse Libérale

Monétisation de la dette: une fuite en avant keynésienne.

11 Décembre 2011 , Rédigé par Vladimir Vodarevski Publié dans #Crise et Relance

 

     La BCE doit-elle financer les Etats Européens? La Banque Centrale Européenne est très sollicitée dans ce sens par les politiciens européens, les français notamment, et par ailleurs par les commentateurs dans les médias. Parallèlement, la critique de la loi n° 73-7 du 3 janvier 1973 sur la Banque de France, qui stipule que « Le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l'escompte de la Banque de France », laisse entendre qu'auparavant la Banque de France finançait l'Etat par la création monétaire. Un financement par la BCE ne serait donc qu'un retour à la situation antérieure, sous-entendu avant la domination des marchés financiers.

 

     Cependant, il n'en est rien. Même si les banques centrales ont été créées pour financer les Etats, et si elles ont fait marcher la planche à billets plus souvent qu'à leur tour, cela n'a jamais été la règle de relancer l'économie par la création monétaire. Au contraire, la période de l'après seconde guerre mondiale a par exemple été marquée par les accords de Breton Woods, d'après lesquels le franc était indexé sur le dollar, lui-même indexé sur l'or. Une sorte d'étalon or indirect. La Banque de France ne pouvait créer de la monnaie qu'en fonction de ses réserves en dollars.

 

     Le financement des Etats par la création monétaire, la planche à billets, n'a jamais été considéré comme normal. Les demandes adressées à la BCE constituent donc une évolution majeure de la politique économique. C'est là à la fois un prolongement naturel du keynésianisme, en même temps qu'une une sorte de fuite en avant. Pour réaliser ce que signifie cette politique, il est nécessaire dans un premier temps de revenir aux prémisses de la théorie de John Maynard Keynes. Puis, de montrer comment elle s'inscrit dans son prolongement, tout en constituant une radicalisation.

 

     Le principe développé par Keynes est simple dans sa formulation. Keynes considère que la production dépend de la demande. Celle-ci comprend la consommation des ménages et les investissements. Les producteurs investissent pour ajuster leur offre en fonction de leurs prévisions de demande. Le niveau de production détermine le niveau de chômage.

 

     Le niveau de la demande ne permet pas forcément d'employer toute la population désirant travailler. Il y a du chômage. Pour résorber ce chômage, il faut faire en sorte que la demande augmente. Ce qui peut se faire par la dépense publique.

 

     Avec le keynésianisme, l'économie est ainsi envisagée comme un circuit monétaire: c'est l'injection de monnaie dans le circuit qui la stimule. Il ne s'agit pas là de création monétaire. Quoique la dépense puisse se faire par endettement.

 

     C'est une rupture dans la conception de l'économie. Les prédécesseurs de Keynes, les classiques, comme Ricardo, ou les néo-classiques, comme Marshall, mettaient en avant l'initiative humaine, l'industrie comme mise en œuvre des capacités de chacun, comme moteur de l'économie. C'est l'image de l'entrepreneur de Schumpeter.

 

     Schématiquement, chacun échange sur le marché ce qu'il sait faire, produit ou service, contre autre chose dont il a besoin, personne n'étant capable de tout produire. La monnaie est dans ce cas un bien intermédiaire, qui permet d'éviter les lourdeurs du troc. Par exemple, la théorie néo-classique reprend l'image du commissaire priseur. L'économie est composée d'une infinité de marchés, chacun correspondant à un produit ou service. Les gens offrent leur production, et un prix d'équilibre s'établit, comme si un commissaire priseur avait entériné une enchère. Chacun peut être offreur ou acheteur sur chaque marché, ce qui a été vendu sur l'un servant à payer ce qui est acheté sur l'autre. Par exemple, le gain fait sur le marché du travail va servir à payer le pain sur le marché du pain. Les modélisations des néo-classiques décrivent des situations d'équilibre qui se situent après ce processus de marché. Processus que Keynes ignore complètement.

 

     Les gens n'attendent pas une demande pour mettre une production sur le marché. Ils tentent, font des paris, et ceux qui sont intéressés par cette nouvelle production propose la leur en échange. C'est une économie d'échange entre offreurs en quelque sorte. Tandis qu'avec Keynes, l'économie devient un circuit monétaire.

 

     Le keynésianisme bute aujourd'hui sur la dette. Les dépenses publiques ont augmenté, les déficits budgétaires sont devenus la norme, et, logiquement, l'endettement a augmenté. La dette a plus augmenté que le PIB. La dépense publique peut effectivement soutenir l'économie, mais sans effet de relance.

 

     Parallèlement, la création monétaire est devenue plus facile. En mars 1973, l'instauration des changes flottants marque la fin du système monétaire issu des accords dits de Bretton Woods. Selon ces accords, la valeur de chaque monnaie était fixée par rapport au dollar. Par conséquent, la création monétaire dépendait du montant de dollars possédés par la banque centrale. Sauf pour les USA, bien entendu, qui pouvaient faire ce que bon leur semblait. Les changes flottants permettent à chaque banque centrale de créer autant de monnaie qu'elle le souhaite.

 

     D'où les appels au financement des dettes publiques européennes par la Banque Centrale Européenne, des dettes de chaque pays par leur propre banque centrale, et plus généralement, la relance de l'économie par la création monétaire. C'était ainsi le programme d'Europe Ecologie aux élections européennes de 2009.

 

     Cette politique s'inscrit tout naturellement dans le keynésianisme. Elle constitue presque un aboutissement: l'économie dépend du flux monétaire qui y est injecté. En utilisant la création monétaire, l'économie peut être constamment stimulée, et peut ainsi créer suffisamment de croissance et d'emplois. Il s'agit néanmoins d'une rupture, car cela n'a pas été prévu par Keynes, ni appliqué jusqu'à présent.

 

     Ce modèle économique est séduisant: la croissance assurée, sans effort. C'est un rêve pour les politiciens. Un rêve également pour les marchés financiers, qui ne risquent pas de voir les dettes souveraines qu'ils détiennent perdre de la valeur. Sur le papier, la théorie peut paraître cohérente, si l'économie est réduite à des équilibres monétaires arithmétiques. Mais n'est-ce pas trop beau?

 

     Les banques centrales ont commencé à appliquer cette politique. Notamment la Fed, à travers ses politiques de quantitative easing. La banque d'Angleterre est également montrée en exemple. Mais l'action de la Fed provoque un afflux de dollars dans les pays émergents et sur les marchés de matières premières, qui en sont déstabilises. Le Royaume Uni connaît une inflation de plus du double de celle de la France. Que dirait-on en France si les prix augmentaient autant? Ajoutons que ces politiques, notamment pour le Royaume Uni, n'empêchent pas la rigueur budgétaire, et ne provoquent pas de relance.

 

     Cette politique de financement des budgets publiques par la création monétaire ressemble à une sorte de " jusqu'au boutisme " keynésien. La dépense publique n'ayant pas provoqué de relance, autant soutenir indéfiniment l'économie par la création monétaire. Mais c'est aussi une prolongation logique du keynésianisme, pour qui c'est la dépense qui stimule l'économie. Enfin, c'est également l'échec des politiques keynésiennes à relancer l'économie, avec au contraire la création d'une spirale de la dette, qui provoque cette fuite en avant.

 

 

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Michel Martin 14/12/2011 20:28


J'ai lu ton article sur les monopoles. Je crois qu'au fond tu refuses cette question très problématique de la concentration qui remet trop en question ton idéologie libérale que tu refuses de
voir comme une idéologie. Je te redonne une des clés pour sortir des délires idéologiques: développer les mesures, une culture des évaluations capable de rapprocher nos intentions de ce qu'elles
donnent en réalité.


Au passage, je ne suis pas plus Keynésien que ça, sauf en ce qui concerne la philosophie politique de Keynes, à savoir essayer de trouver une place pour chacun comme en témoigne ses efforts
tendus pour minimiser le chômage.

Michel Martin 14/12/2011 14:01


En fait Vladimir, comme je te le disais, ce sont les jusqu'auboutismes que je critique, toutes les idéologies qui se transforment inévitablement en dogme. Que ce soit ton idéologie libétrale que
tu refuses de voir (tu n'as toujours pas pris acte des mécanismes de concentration et de renforcement des forts que cette idéologie génère) ou l'idéologie dite Keynésienne que tu critiques, sans
des outils d'évaluation efficaces des politiques et des institutions, chaque idéologie est bonne pour se faire honorer par Noël Godin en tant que pontification nocive d'apprenti maïtres du monde
qui confondent leurs souhaits avec les réalités. Si tu conais un peu les travaux d'Esther Duflo tu verras qu'elle ne se contente pas d'afficher une idéologie (celle de la lutte contre la
pauvreté), mais qu'elle attache la plus haute importance aux évaluations des politiques mises en place pour mener cette lutte. Gerard Endenburg a aussi retenu toute mon attention avec sa
sociocratie cybernétique appliquée aux organisations parce qu'il a su y mettre l'évaluation au tout premier plan, afin de ne pas trop laisser de place au délire idéologique qui est notre lot
commun.


Au nom des entarteurs associés et de Saint Bernard, je te oins d'une tarte virtuelle et te décerne la haute distinction
de fat pontificateur pour l'ensemble de ton oeuvre dédiée à la défense du libéralisme, le vrai, et donc au dégoulinant pognon. Gloup gloup pour Vladimir.

Vladimir Vodarevski 14/12/2011 18:18



Cher Michel, si tu étais contre le jusqu'au boutisme, n'approuverais-tu pas ce post? Les évaluations des politiques dépendent de toutes façons des théories que l'on soutient. C'est ainsi. C'est
la première chose que l'on apprend en statistique: tout dépend de la question qui est posée.


C'est dommage, tes thèmes de réflexion ne rejoignent pas les miens en ce moment. Je dois te répondre sur beaucoup de chose, mais je ne l'ai pas encore fait. J'y pense, mais je veux faire les
choses sérieusement.


Mais tu pourrais faire l'effort de mieux comprendre le libéralisme, toi aussi. Moi, au moins, je m'intéresse au keynésianisme. Voici deux articles, que j'ai écrit à une période où tu ne
connaissais pas ce blog: l'un sur les monopoles,
l'autre sur l'économie de
l'internet. Je vais regarder si je n'ai pas d'autres articles pour t'éclairer, sans vouloir t'offenser.



I-Cube (devenu sourd-dingue) 14/12/2011 09:50


@ La "police de l'investissement" d'en décider sur le dossier présenté.


Un peu comme quand tu vas chez ton banquier pour achter une nouvelle machine pour ta boîte : Lui juge de l'utilité, de la faisabilité, de la rentabilité et puis, et puis seulement après de jauger
ta capacité à rembourser avec les nouveaux revenus que vont te procurer ta machine à acheter (et ta solvabilité générale).


 


Un boulot à faire au niveau européen, si on se veut "européen"... Avec droit de veto quand c'est "mal ficelé" (et hors investissement régalien, bien sûr, tel qu'un porte-avion ou des chars...)

I-éparpillé 13/12/2011 08:54


Belles explications, simples et claires.


 


Mais xhacunb sait que c'est encore plus compliqué que ça quand il s'agit de "tomber dans le détail".


 


Une "duite en avant" par l'emprunt est parfois (souvent en entreprise... quoique...) une anticipation de revenus futurs.


On n'aurait pas dû l'oublier pour ce qui est la dette publik... C'est une des raisons pour lesquelles je suis partisan d'un dédoublement des budgets nationaux et une "règle d'or" (non pas de 3 %
de déficit, ni même des 0,5 %, mais de 0 pour les dépenses de fonctionnement, notamment en ce qui concerne la SS), et une étude de rentabilité par l'emprunt de tout ce qui est "invetissement"
publik, avec une "police économique publique" qui valide ou non le projet d'investissement...


 


La "chose publique" investi quand même 55 milliards/an en "capital" : On devrait d'ailleurs suspendre 50 milliards au moins par an en vue de se désendetter...


Mais je ne suis pas "élus du peuple".


 

Vladimir Vodarevski 14/12/2011 09:27



I éparpillé maintenant! I vu I connu, tu as essayé?


Judicieuse question que celle des investissements. C'est ainsi que la France et l'Allemagne ont transgressé le pacte de stabilité. C'est l'excuse: ce sont des dépenses pour le futur. Mais est-ce
que transformer un chemin de terre en autoroute est un investissement utile? La politique de TGV à tout va s'est fait épingler par la Cour des Comptes récemment.



Michel Martin 12/12/2011 17:11


Je dirais que c'est le jusqu'auboutisme, quel qu'il soit qui pose problème. Pauvre Keynes mis à toutes les sauces de la relance par la demande. Dommage qu'il ne soit plus là pour corriger les
impertinents comme toi! Enfin, lui se posait la question primordiale du chômage pour tenter de bâtir une économie
politique plutôt qu'une politique économique.

Vladimir Vodarevski 14/12/2011 09:24



Impertinent! Merci du compliment!


Tout le monde se pose la question du chômage. Keynes est quand même à l'origine des théories de soutien à la demande, soutien qu'on veut faire par tout moyen aujourd'hui, même devant les échecs
et les crises engendrées par cette politique.


Cela ne te fait pas peur ce culte de la dépense, cette dépendance? On ne se pose même pas la question de l'efficacité des services publics par exemple: il faut dépenser, car c'est bon pour
l'économie.


J'ai commencé la lecture de Keynes et ses combats, de Gilles Dostaler. Tu vois, je m'intéresse au personnage!