Analyse Libérale

La réforme des retraites est-elle injuste?

24 Juin 2010 , Rédigé par Vladimir Vodarevski

 

      Le projet de réforme des retraites est-il injuste? C'est ce que l'on entend aujourd'hui. Les reproches sont de deux ordres.

 

      Le principal, c'est que le projet de réforme ne demande des efforts qu'aux salariés, par l'allongement de la durée de cotisation. Le second est que le projet prend insuffisamment en compte la pénibilité du travail.

 

      Sur le premier reproche, on peut répondre que telle est la retraite par répartition. Les cotisants paient pour les retraités. Les cotisants sont les salariés. Les autres se débouillant tout seul. Ils peuvent néanmoins cotiser. Ils en récupèrent des droits à la retraite, comme les salariés. Il en était ainsi avant le projet de réforme, il en est ainsi après.

 

      Le projet de réforme affiche au contraire la volonté de faire payer les riches. Et, surtout, de financer les retraites autrement que par les revenus du travail. Par l'augmentation de la tranche supérieure du taux marginal d'impôt sur le revenu, et par l'augmentation des impôts sur les plus values et les revenus financiers. Bien sûr, ce n'est qu'une petite partie de l'effort. Mais c'est un changement radical: la retraite par répartition n'est pas financée par l'impôt. Il y a ainsi introduction de solidarité. Par conséquent, dire que les salariés supporteront tout l'effort n'est pas fondé. Le gouvernement modifie un peu le principe de financement de la retraite, en introduisant l'impôt en plus de la répartition.

 

       En ce qui concerne la pénibilité, on peut constater que le projet en tient compte, au contraire. Il est vrai que le gouvernement lui même ne surestime pas le volet consacré à la pénibilité dans le projet. Peu de personnes sont concernées. Mais ce volet existe. Jusqu'à présent, rien dans notre système de retraite ne prenait en compte ce genre de situation.

 

      Par conséquent, les reproches ne sont pas forcément mérités. Mais, en fait, le plus grand reproche, à peine caché par cette rationalisation, c'est la fin de la retraite à 60 ans. Une fin toute symbolique pourtant, puisque, par la nécessité de cotiser un certain nombre d'années, beaucoup n'auraient pas pu prendre leur retraite à cet âge.

 

       Au fil des ans, s'était installée l'idée d'une période de travail, salarié, stable, avec un salaire augmentant à l'ancienneté, de plus en plus courte, suivie d'une période où l'on pourrait profiter de la vie: la retraite.

 

      Cette vision a-t-elle jamais été une réalité? Les baby boomers ont certes profité d'une période d'expansion. Mais on l'exagère largement. Dans les années cinquante, les conditions de travail étaient difficiles. Ensuite, beaucoup ont connu les pré-retraites et la mise au "rebut" à 50-55 ans. Les dix, ou même vingt dernières années de carrières ont pu être hachées.

 

       Plus que les baby-boomers, ce sont ceux qui sont nés entre deux guerres qui ont connu la plus longue période d'expansion. Mais ils ont connu la guerre aussi.

 

       Encore, l'un des principaux avantages était un immobilier relativement bon marché par rapport à aujourd'hui. On pouvait plus facilement acquérir une maison pour ne pas payer de loyer durant ses vieux jours.

 

      Mais l'idée s'est ancrée d'un mouvement vers une vie active plus courte, un temps de travail réduit durant cette vie active, et une retraite longue, douce, tranquille, sans problème financier.

 

      C'était une idée agréable, née d'un cycle d'expansion économique. Les politiciens l'ont soutenue, mais aussi des économistes. La vie se résumait à trois périodes, l'enfance et les études, le travail, puis la retraite. Une vie sous contrôle, bien normée.

 

       La crise n'a pas balayé cette conception. Au contraire, on a vu dans la retraite, et la réduction du temps de travail, un moyen de réduire le chômage.

 

       Cette conception est très profonde, et inhérente à l'ère industrielle. Quand j'ai étudié la notion de travail à l'université, j'ai été frappé de voir à quel point elle était liée au travail industriel. A tel point que les définitions du travail ne permettaient pas d'étudier le travail avant l'ère industrielle. De notre point de vue, le travail est rattaché au salariat. Alors qu'avant l'ère industrielle, ce qui ressemblait au salariat, c'est à dire travailler pour quelqu'un, ne pas être artisan, ou surtout ne pas avoir son lopin de terre, signifiait être la lie de la société. 
 

       Depuis la révolution industrielle, depuis l'instauration du capitalisme, de l'économie de marché, il y a une marche qui nous paraît continue et naturelle vers moins de travail, plus de loisir. 
 

      La crise n'a pas tout à fait interrompu ce mouvement. En effet, jamais le système social n'a été aussi protecteur. Les pauvres d'aujourd'hui vivent dans de bonnes conditions selon les critères d'hier. Nous avons vécu en partie sur notre lancée en quelque sorte. 
 

      La retraite à 60 ans en est un exemple. A l'époque de son instauration, on savait déjà que le pays n'en avait pas les moyens: l'évolution démographique ne le permettait pas. 
 

       Aujourd'hui, ce qui paraissait naturel, ne l'est définitivement plus. L'augmentation de l'âge de la retraite est vécu comme un recul symbolique. Même s'il s'explique par des raisons purement démographiques: la proportion d'actifs, qui financent les retraites, diminuant par rapport à la proportion de retraités.

 

       Les reproches contre la réforme des retraites traduisent la perte d'un idéal. D'autant plus que la majorité des français pensent que cette réforme est inéluctable, et que même la gauche ne rétablira pas la retraite à 60 ans. 
 

      Les débats économiques d'aujourd'hui n'incitent pas non plus à l'enthousiasme. Augmenter les prélèvements? C'est difficile. En effet, les prélèvements sont déjà élevés, à près de 50% du PIB, en comptant les prélèvement obligatoires, autour de 44%, et les prélèvements qui ne sont pas considérés comme obligatoires par les statistiques. Tout au plus pourrait-on, à taux de prélèvement constant, alléger, par exemple, les prélèvements sur le travail, pour les augmenter sur d'autres revenus (comme je le propose dans l'article  Le Smic à 1 343 euros net: c'est possible  ) 
 

       Les discours économiques médiatisés ont aussi un côté surréaliste. En effet, Nous revivons en accéléré les débats des années 1970 et 1980, sur le stop and go! Avec la crise, nous avons retrouvé le réflexe keynésien de relance par le déficit. En oubliant son inefficacité. Et nous nous retrouvons dans une problématique de lutte contre les déficits, en pleine crise. Nous avons agi en oubliant l'histoire économique récente. 
 

        Mais qui y croit vraiment, à la relance par la dépense publique? Qui croit qu'il suffit d'augmenter les prélèvement? Qui croit qu'il est possible d'éviter la rigueur? 
 

       Le problème de notre époque, c'est le manque de perspective, le manque d'espoir. C'est cela qui caractérisait les années 60, que l'on idéalise. La règlementation du travail était bien plus légère qu'aujourd'hui, les licenciements plus faciles, la protection sociale bien plus faible, et ne parlons pas des retraites, avec un seuil de pauvreté élevé en raison des faibles revenus des personnes âgées. 
 

      Le discours économique doit ouvrir des perspectives, contenir de l'espoir. Tout en étant crédible. C'est cela que l'on demande à l'économie, et c'est ce qui explique le succès keynésianisme. C'est une théorie qui a légitimé ce que les Etats faisaient déjà: relancer l'économie par la dépense publique. On sait aujourd'hui que ça ne fonctionne pas. 
 

       Le rêve, c'était aussi la force du marxisme. 
 

      Il faut donc un discours réaliste, mais aussi porteur d'espoir, avec cette ambition un peu folle de "changer le monde". C'est ce qui manque en France aujourd'hui. 
 

 

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Alain 07/07/2010 08:04


Petit ajout à mon commentaire précédent: ce qui manque surtout aujourd'hui, à tous les niveaux, c'est un peu de morale et d'éthique. Le politique doit reprendre la main sur l'economique, point.
Quand on dérégule, on voit ce que ça donne, aux USA en particulier. Nous sommes gouvernés par le cynisme, nous en avons des exemples tous les jours, et pour faire passer la pilule plus facilement,
on divise, fonction publique contre privé, en faisant passer les uns pour des nantis, et en oubliant de dire la vérité sur plein de choses. L'espoir, c'est beau, il en faut, mais une gestion saine
et rigoureuse de l'argent public, l'arrêt des magouilles et des amendes de centaines de millions d'euros, avec mes impôts, pour magouilles dans les ventes d'armes, par exemple, c'est mieux! Et des
*sanctions* contre les coupables!


Alain 07/07/2010 07:55


Oui pour la répartition, mais pour ce qui est de l'augmentation de la tranche supérieure de l'impot, c'est a relativiser quand on prend en compte les baisses successives depuis 10-15 ans non?
D'autre part, les effets de la crise ne sont pas négligeables, et cela, ce ne sont pas les salariés qui en sont les responsables, mais il devront quand même payer! La régulation des bonus des
traders a même été supprimée en 2009! Les banques font du chantage: si on coule, vous coulez aussi. Vos arguments ne tiennent pas tous à l'analyse, surtout si on prend en compte le côté éthique de
tout cela. Et si on parlait de l'évolution du PIB depuis 20-30 ans et de la part des salaires dedans? Ca aussi, ça permet de faire ressortir des choses non?


Vladimir Vodarevski 07/07/2010 08:19



Merci pour votre commentaire.


J'ai fait un petit article sur la valeur ajoutée, qui donne quelques chiffres sur la part des salaires dans celle-ci:


La valeur ajoutée,
description, lien avec les revenus



benichou 07/07/2010 07:52


ERREUR FATALE/ CE COMMENTAIRE A TRAIT AU BUDGET 2011.


Vladimir Vodarevski 07/07/2010 08:20



Bon, je vais faire un copier coller alors!



benichou 07/07/2010 07:47


Pendant ce temps là le chef économiste de Natixis, Arthus, avance une proposition "osée": 20% d'augmentation des salaires e Europe, et dévaluation compétitive de 20% de l'Euro!
Pour « éviter l’étouffement de la zone euro par la dette (publique et privée)".
il semble bien que les esprits évoluent, alors que les dirigeants, toujours aussi ringards, font tout pour complaire aux agences de notation!
Voir sur Marianne:
http://www.marianne2.fr/Artus-mieux-que-le-NPA-20-d-augmentation-pour-tous_a194913.html


Vladimir Vodarevski 08/07/2010 18:42



http://www.marianne2.fr/Artus-mieux-que-le-NPA-20-d-augmentation-pour-tous_a194913.html


Toujours ce mirage de la dévaluation. Evidemment, c'est simple à expliquer: on diminue la valeur de la monnaie, le pays est plus compétitif, et l'économie repart.


Les tenants de ces théories ne sont pas gênés par le fait que la monnaie la plus forte avant l'euro était celle de l'Allemagne, dont cela ne gênait pas la compétitivité.


Il y a aussi un point essentiel qui est oublié: comment dévalue-t-on une monnaie? La valeur de la monnaie est déterminée par les echanges sur les marchés des devises. Une monnaie peut-être
dévaluée dans un système de changes fixes. En fait, elle est dévaluée parce que sa valeur ne correspond plus à sa parité fixe. La dévaluation ne fait que rétablir un équilibre. Les choses peuvent
aller mieux pour le pays, car pour maintenir sa parité trop élevée, il avait dû faire des efforts, comme relever ses taux d'intérêt par exemple.


Mais ce n'est pas automatique.


Dans un système de change mobile, défini par le marché, il n'y a plus de dévaluation décidée par les autorités. Tout au plus celles-ci peuvent-elles soutenir la monnaie, pour qu'elle ne baisse
pas, mais ce n'est pas évident.


Aujourd'hui, manifestement, la BCE ne soutient pas l'euro. Qui se dévalue par rapport au dollar.



L'ignoble infreequentable 28/06/2010 10:00


Y'a aussi un problème d'équité qui n'est jamais abordé par qui que ce soit.

Quand je vois un type qui bosse 35 heures sur 40 ans de cotisation à raison de 47 semaines par ans (quand ce n'est pas moins dans les travaux "pénibles" tels que nos cheminots...), soit un quota de
65.800 heures sur une vie de labeur et...
Quelques cas spécifiques tels que ceux des cadres et agents de maîtrise, qui bossent 55 heures/semaines, voire plus (j'en suis à 60...) et qu'on va faire lanterner 42 ans, soit un quota de plus de
108.000 heures pour une retraite à peine supérieure (régimle général plus complémentaire) alors qu'ils ont ramés à "faire produire" et "produire" eux-même 65 % de plus, y' comme une ânerie létale
dans le système !

Parce que bien sûr, mieux payés, ils sont "mieux" taxés et n'ont jamais eu accès à quoique ce soit comme abattements fiscaux ou social, ni aucun avantage de prime sociale de solidarité, payent les
repas de leurs gosses plein tarif à la cantine, n'ont pas accès aux bourses de leurs enfants étudiants, ni aux tarifs réduits dans les transports qu'on veut leur faire prendre "en commun", etc,
etc.

Délires, délires !


Vladimir Vodarevski 28/06/2010 11:28



As-t-on les moyens pour que la retraite soit le reflet fidèle du produit réalisé durant la vie active, sachant que l'on veut aussi assurer un niveau de vie décent à ceux qui ont produit moins?


Le problème est qu'on a trop fait rêver les français. La retraite est d'abord un système pour ne pas tomber dans l'indigence quand on n'a plus les moyens de travailler. Puis, peu à peu, elle est
devenu la troisième partie de la vie, après l'apprentissage et le travail, pendant laquelle on profite de la vie.


Mais nous avons été trop vite dans cette évolution, sans en avoir les moyens, et sans tenir compte de la démographie.Le retour de manivelle fait d'autant plus mal.


On revient toujours au problème de base: notree système social dépend de la production de richesse du pays. Et, aussi, de la gestion de l'argent public.