Analyse Libérale

La politique de la bulle

16 Mars 2013 , Rédigé par Vladimir Vodarevski Publié dans #Crise et Relance

 

    Dans un article publié par Contrepoints,Fed:Le rapport qui fait grincer des dents, le blogueur Lucas Heslot cite Paul Krugman, dans le New York Times en 2002 :

 

« Pour combattre cette récession la Fed a besoin de plus qu’une volte-face, elle a besoin d’une explosion des dépenses des ménages pour compenser les investissements moribonds des entreprises, et pour cela, Alan Greenspan doit créer une bulle immobilière pour remplacer la bulle du Nasdaq. »

 

     Cette citation, qui date d'avant l'expansion des années 2000, montre que l'idée d'une bulle immobilière pour relancer l'économie était théorisée. Ce qui accrédite la thèse selon laquelle c'est sciemment que des bulles immobilières et financières ont été créées, dans le but de soutenir la croissance par la création monétaire, c'est-à-dire le crédit.

 

     D'autres éléments corroborent cette thèse. Le fait que les taux d'intérêt ont été maintenu très bas depuis l'avènement de Greenspan à la tête de la Fed. Quand quelqu'un s'inquiétait des niveaux atteints par les prix de l'immobilier, les commentateurs à l'époque, dans les années 2000, répondaient que les prix étaient fixés par le marché, alors qu'ils dépendaient des taux d'intérêt, fixés par la Fed, et des incitations aux prêts hypothécaires du gouvernement fédéral.

 

     En Europe également les taux d'intérêt ont été maintenu très bas, alors que la masse monétaire s'emballait. Officiellement, la BCE mène une politique de stabilité monétaire. Sauf que, selon la théorie monétariste, ou la théorie quantitative de la monnaie, une politique de stabilité monétaire implique de réguler la croissance de la masse monétaire. Ce que n'a pas fait la BCE.

 

Souvenons nous qu'à l'époque était vanté " l'effet richesse " : l'augmentation des prix de l'immobilier et des actifs financiers permet de s'endetter en donnant ces actifs en garantie, ce qui soutient la consommation, et donc la croissance, et fait augmenter encore plus les actifs immobiliers et financiers. Encore un argument en faveur des bulles, immobilières ou financières.

 

     Enfin, les pays où un tel " cercle vertueux " n'était pas mis en place étaient montrés du doigt : ils avaient trop d'épargne, et ne distribuaient pas assez de crédit. Ainsi, en France, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'économie, avait voulu mettre en place le système d'hypothèque à l'américaine, qui permet d'obtenir des crédits à la consommation garantis par l'immobilier.

 

     Que penser alors quand partout ce sont aujourd'hui les marchés financiers qui sont accusés des bulles ? Sans que personne ne souligne la politique menée auparavant ? Machiavélisme ? Volonté de tromper ?

 

     La crise est attribuée à l'exubérance des marchés financiers, le goût du profit. Rarement il est rappelé le rôle de la Fed dans cette exubérance. En soutenant l'économie, à travers l'immobilier, par des taux bas, elle a favorisé la hausse des marchés financiers. De par la croissance, qui provoque la hausse des actifs financiers. Mais les taux bas favorisent également les effets de levier. Comme il est très bon marché de s'endetter, les entreprises empruntent, et remboursent du capital à leurs actionnaires. Les dividendes augmentent, ce qui fait augmenter les rendements des actions, et augmenter les cours de la bourse. Ou encore, les entreprises rachètent leurs actions, ce qui est une forme de distribution, et fait également augmenter les cours. Enfin, les opérations de rachat d'entreprise par endettement, les LBO, ont pu se multiplier.

 

      Le dévelopement des subprime provient également des taux bas, et aussi de l'action du gouvernement fédéral des USA. Ce dernier rachète aux banques la majorité de leurs prêts hypothécaires. C'est une politique visant à favoriser l'accès à l'immobilier, ainsi que la construction. Ces rachats se font à travers deux organismes, Fannie Mae et Freddy Mac. Or, le gouvernement a assoupli les conditions de rachat de prêts hypothécaires, pour permettre le crédit immobilier à des populations peu solvables. Ces prêts risqués sont appelés prêts subprime. Ce qui a favorisé le développement de ces crédits subprime. Une petite partie de ces crédits a été titrisée, à travers une opération complexe. On créait un fonds, appelé véhicule, dans lequel on mélangeait des crédits subprime avec d'autres crédits, moins risqués, et on vendait des parts de ce fonds. Il y avait trois sortes de parts : sans risque, moyennement risquée, très risquée. Le problème est survenu quand les emprunteurs n'ont pas pu rembourser. Ce qui était considéré comme sans risque est devenu risqué, et il est devenu impossible de mesurer le risque pris par les acheteurs de ces titres. D'où un blocage financier.

 

     Accuser le manque de régulation des banques par ailleurs est absurde. Celles-ci sont encadrées par les critères de Bâle. Leurs investissements dépendent totalement de ces critères (Une bonne illustration en est donnée par l'article de Georges Kaplan : Crédit bancaire aux US depuis 1973).Elles ont investi dans les titres subprime car ceux-ci étaient considérés comme sans risque par la réglementation. De même, critiquer le manque de réglementation des agences de notation est absurde puisque ces dernières doivent le rôle qu'elles jouent aujourd'hui... à la réglementation !

 

     Mais la crise financière n'est que la partie émergée de l'iceberg. La crise provient de l’inversement de l'effet richesse : baisse de la valeur des actifs, diminution des possibilités de crédit, baisse de la consommation, hausse du chômage, et un cercle vicieux s'enclenche, conséquence de la politique de soutien de l'économie par des bulles.

 

    On peut lire également que l'endettement des ménages aux USA s'explique par la montée des inégalités, dues bien entendu à la dérégulation ultralibérale. Le rôle du gouvernement fédéral, à travers les organismes Fannie Mae et Freddy Mac, cités plus haut, est ignoré. De même que le Community Reinvestment Act, une loi controversée qui oblige les banques à accorder des crédits à certains quartiers réputés discriminés par celles-ci. Sans chercher à savoir si ces quartiers sont réellement discriminés, ou si la population y est peu solvable.

 

     Enfin, d'où viennent les inégalités ? Les bulles ont provoqué l'envolée de la valeur des actifs financiers et de leurs revenus. Ce qui profite aux détenteurs de ces actifs, généralement déjà riches. C'est donc la politique de bulle qui provoque la montée des inégalités.

 

     Pourtant, personne ne se penche sur la responsabilité de ces politiques. En fait, il est reproché aux marchés financiers de ne pas avoir réagi comme ces politiques l'auraient voulu. Il faut donc contrôler encore plus les marchés et leurs acteurs, pour qu'ils réagissent comme il le leur est demandé.

 

      En fait, à travers la politique monétaire, et le contrôle des marchés financiers, jamais les gouvernements n'ont été aussi interventionnistes. C'est une vision de l'économie comme une mécanique, comme une ingénierie sociale, qu'il est possible de totalement contrôler, et qu'il est nécessairede totalement contrôler. Au lieu de voir dans la crise une conséquence des erreurs du passé, il y est vu une justification à une fuite en avant dans la politique de bulle. Aujourd'hui, une bulle obligataire soutient l'endettement des pays, la Fed a provoqué une bulle des emprunts étudiants, tandis que Wall Street retrouve des niveaux records, alimentée par les liquidités que déversent les banques centrales à travers le monde.

 

      Le problème le plus important n'est pas tant le choix de la politique économique, que de l'opacité de ce choix. On nous prétend en démocratie, mais le citoyen lambda, à travers les médias, n'a aucune possibilité d'avoir la moindre idée des tenants et aboutissants de la crise. Ce qui fait le lit des extrémismes, des populistes, comme en Italie par exemple. Mais, là encore, alors que la simple vérité des faits aiderait à combattre les populismes, la pensée unique accuse ses rares détracteurs, accusés de mener une politique "d'austérité" qui favorise les populismes ! Alors que l'austérité est toute relative, et que même ceux qui s'opposent à la fuite en avant de la dépense ne dénoncent pas la politique de bulle.

 

      Aujourd'hui, la situation est bloquée. Après la crise des années trente, et plus d'une décennies de protectionnismes et de guerre monétaire, il avait fallu la guerre la plus meurtrière de tous les temps, marqu és par des génocides, pour repartir sur de meilleurs bases : la stabilité monétaire, et le développement du commerce international. Malheureusement, le vers était dans le fruit, et la situation s'est dégradée (cf La politique économique avant et après la crise).La question est donc : jusqu'où tomberons nous aujourd'hui, avant de réagir ?

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Michel Martin 20/03/2013 13:25


Encore un petit hors sujet, tu ne m'en voudras pas, mais centré sur le coeur de la philosophie libérale. Aujourd'hui, contrepoint avec la sociocratie, ou la liberté "positive" face à la liberté
anarchique (ou Auguste Comte face à Hayek):



« La démocratie se meurt, vive la sociocratie », titre d’un livre militant de Gilles Charest en faveur de la sociocratie.


La sociocratie est encore très peu connue, bien
que ce soit Auguste Comte, le père de la sociologie, qui ait inventé le mot et le concept au milieu du 19ème. Il n’est d’ailleurs pas allé beaucoup plus loin, puisque ses tentatives de
réalisation sociocratiques ont été un fiasco. La sociocratie est une façon « positive » de combiner les libertés, alors que la démocratie est une façon anarchique de les combiner.
D’un certain point de vue, le libéralisme et la démocratie ne sont pas si éloignés, ils ont en commun de laisser une très grande part de nos choix collectifs livrés à eux-mêmes, au marché en
quelque sorte qui est considéré, à la façon de Hayek, comme une écologie, c’est à dire un système assez complexe pour s’autoréguler. Auguste Comte critiquait à la fois l’anarchisme de la
démocratie et l’aliénation communautaire. Dans son catéchisme positiviste, Auguste Comte défend une vision politique de la sociocratie: « Nous venons donc ouvertement délivrer l’Occident
d’une démocratie anarchique et d’une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie socio­cratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les
forces hu­mai­nes, toujours appliquées chacune suivant sa nature. En effet, nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu’aristocrates. A nos yeux, la respectable masse de ces deux
partis opposés représente empiriquement, d’une part la solidarité, de l’autre la continuité, entre lesquelles le positivisme établit profondément une subor­di­nation nécessaire, rem­plaçant
enfin leur déplorable antagonisme ».


Il faut attendre le travail de mise en place du pédagogue Kees Boeke (1884-1966) et l’expérimentation réussie de Gerard Endenburg dans les années 70-80, dans sa propre entreprise, pour que les
principes de la sociocratie puissent être mis en oeuvre de façon pratique et satisfaisante. Tous ceux qui ont goûté à une expérimentation sociocratique inspirée des principes d’organisation
sociocratique d’Endenburg ne veulent pas en changer, ils saisissent in vivo les critiques d’Auguste Comte et se prennent à rêver d’une mise en forme politique plus large, débordant le cadre
restreint des organisations (entreprises, associations). De mon point de vue, je crois que si on combine les principes de la sociocratie avec un principe solide de subsidiarité (qui existe déjà
dans l’organisation sociocratique mais qui devrait être mis plus en avant pour l’organisation d’une société toute entière), il est possible d’entrevoir un mode d’organisation politique capable
de mettre en oeuvre la solidarité dans le plus grand respect des libertés concertées.


Pour ma part, je crois que c’est une piste très intéressante, qui a d’ores et déjà fait largement ses preuves depuis les années 80 dans de nombreuses organisations de tous types, et pourquoi
pas à un niveau plus large, tant elle est disposée à promouvoir une identité cognitive en phase avec notre laïcité, au détriment d’une représentation meurtrière des identités essentielles et
des partis-pris primitifs grégaires.


BA 18/03/2013 13:59


Lundi 18 mars 2013 :


 


Chypre : le plan de sauvetage inquiète les marchés, le vote reporté à mardi.


 


Le Parlement chypriote a reporté à mardi son vote sur le plan de sauvetage
européen, très impopulaire sur l'île, dont la clause sans précédent prévoyant de prélever une taxe sur tous les dépôts bancaires fait trembler les marchés financiers.


 


Compte tenu des discussions en cours, le Parlement a une nouvelle fois reporté son vote à mardi en fin d'après-midi. Les banques devraient rester fermées encore plusieurs jours, pour éviter une
ruée aux guichets.


 


Les débats risquent d'être houleux, le parti communiste Akel (19 députés), et les socialistes de l'Edek (5 sièges) ayant d'ores et déjà rejeté le plan de sauvetage, également critiqué au sein du
Diko (centre-droit, 8 sièges), allié du parti de droite Disy (droite, 20 sièges) du président.


 


"Si l'accord est rejeté, alors nous nous retrouverons très probablement hors de l'Europe et nous devrons repartir de zéro", estime l'économiste chypriote Simeon Matsi.


 
http://www.boursorama.com/actualites/chypre-le-plan-de-sauvetage-inquiete-les-marches-le-vote-reporte-d7f1c7a7b42e43ff5281c5dee3cef8ed

Lio 18/03/2013 11:30


Bravo pour cette belle leçon de lucidité! Dommage, que ces explications soient étrangères à la très grande majorité des gens!

BA 18/03/2013 10:32


Dimanche 17 mars 2013 :


Dernière heure (ajout du 17 mars à 23h30)


Tard, dans la soirée, on apprenait d’une part que le gouvernement chypriote cherchait à renégocier l’accord avec Bruxelles devant l’ampleur des protestations que celui-ci avait provoqué, et que
certaines sources, en Allemagne mais aussi à la BCE, envisageaient d’appliquer cette méthode de la confiscations des dépôts à l’Italie et à l’Espagne. La première proposition fait sens, à la
condition qu’elle n’entraîne pas un taux de confiscation supérieur à 12% pour les tranches de dépôts les plus élevés. Compte tenu de la structure des dépôts dans les banques chypriotes, il est
actuellement difficile de dire si une solution allant dans ce sens pourra être trouvée.


La seconde idée est elle une folie pure. Commencer à évoquer la possibilité d’une confiscation fiscale de l’ordre de 15% sur les dépôts en Italie est exactement ce qu’il faut pour provoquer dès
demain un bank run massif dans la péninsule. Quels que soient les démentis qui seront apportés, il est à craindre que le mal ne soit déjà fait car l’information circule actuellement très vite sur
les réseaux sociaux (Twitter et Facebook). Nous avons ici la preuve de l’inconscience des bureaucrates de Berlin, Francfort et Bruxelles.


Jacques Sapir.


http://russeurope.hypotheses.org/1038

I-Cube 18/03/2013 09:45


Faut se souvenir aussi qu'en 2001, la finance publique des USA, et donc la FED, devait financer la guerre...


Et que ça eut été le cas également en 1991... au Koweït !


On fait comment sans argent, l'Ami ?


D'où les déluges de monnaies.


 


Au pluriel, parce que si seul le dollar avançait de la sorte, soit il dévaluer sévère, soit il bouffait toutes les autres monnaies par l'avalanche de billets verts.


Aujourd'hui, les positions internationales ont un peu changé : L'Euro a été réévalué de fait sur les marchés de près de 100 % depuis son plus bas.


La BCE ne peut pas faire autrement que d'ouvrir les vannes de la création monétaire sui generis pour qu'il ne s'apprécie pas plus, au niveau déjà limite acceptable, ou d'accepter de tomber dans
le "cas Suisse" : Trop petit pour faire étalon et valeur trop forte pour soutenir l'économie nationale.


Bon, eux supportent dans la mesure où leurs besoins ne sont pas énorme et touche presque à l'autosuffisance pour avoir "en portefueille" quelques géants internationaux dans les secteurs
agro-alimentaires et biologiques, mais c'est une solution qui n'est pas transposables partout, hélas...


D'ailleurs, il suffit de voir les nippons qui ont le même problème et n'en peuvent plus de créer de la dette et du Yen, toujours enfermer dans la stagflation...


Qui va jusqu'à nous menacer en Europe...


 


On peut donc se demander comment en sortir : La réduction des déficits n'étant pas non plus une bonne solution, si elle ne s'accompagne pas d'une réduction du train de vie de la "chose publique",
ce que chez nous, nous ne savons manifestement pas faire !