Analyse Libérale

L'ouragan Sandy : de l'effet bénéfique des catastrophes et des guerres

2 Novembre 2012 , Rédigé par Vladimir Vodarevski Publié dans #Théorie et explications de texte

 

     Les catastrophes stimulent-elles l'économie? C'est un lieu commun de dire que les destructions stimulent l'économie, et qu'ainsi, les guerres et les catastrophes naturelles, comme l'ouragan Sandy, ont des effets bénéfiques. Cependant, un peu de bon sens suffit à rétablir la réalité.

 

     Constatons d'abord que, si on parle de stimulus pour l'économie américaine, après le passage de l'ouragan Sandy, il n'en est pas question pour Cuba. De même, une catastrophe en Haïti n'entraîne pas une vague d'optimisme pour l'économie de ce pays. Ce qui signifie que, même pour les adeptes des catastrophes, l'effet bénéfique n'est pas automatique. Il y a d'autres facteurs qui favorisent la prospérité d'un pays.

 

     L'exemple souvent mis en avant pour prouver l'effet bénéfique des guerres et des catastrophes naturelles est celui de la prospérité après la deuxième guerre mondiale. Cette prospérité aurait été due aux destructions, qui ont engendré la reconstruction.

 

     Cependant, une question se pose : pourquoi la France, si meurtrie par la première guerre mondiale, n'a-t-elle pas connu une longue période de prospérité après le traité de paix? Dix ans après, elle était en crise. L'entre-deux guerres n'est pas réputé pour la prospérité économique. Et, 20 ans après le traité de paix, une nouvelle guerre commence.

 

    D'autre part, il s'agit là d'une présentation bien idyllique de l'après deuxième guerre mondiale. Les pays ont connu encore un certain temps les tickets de rationnement. Les conditions de travail des années 50 n'étaient pas terribles. Tout une partie de la population vivait d'expédients. Des bidonvilles se développaient en périphérie de Paris.

 

       En outre, qu'est-ce qui a réellement provoqué la prospérité? L'après guerre a été marquée politiquement par deux mesures qui ont pris le contrepied total de la politique des années trente. D'abord, les accords de Bretton Woods, qui ont mis fin aux dévaluations compétitives des années trente. Ensuite, les accords du GATT, qui ont mis fin au protectionnisme à tout va. L'après guerre, en Europe, a été également marquée par une découverte : l'american way of life. Les GI's US ont popularisé le coca cola et le chewing gum, et un autre style de vie. La France, et l'Europe, s'est ouverte aux USA, et de nouveaux styles de vie, et de nouveaux produits se sont développés. Un processus shumpétérien s'est enclenché. Ce ne sont pas les destructions qui ont provoqué la croissance, mais la mise à niveau de l'Europe, le rattrapage, l'innovation, l'ouverture aux capitaux étrangers, et la modernisation de la législation. Par exemple, le bénéfice mondiale consolidé est inventé en France. Il permet aux entreprises françaises multinationales de déduire leurs pertes à l'étranger de leurs impôts français, afin de faciliter leur développement. Aujourd'hui, cette mesure est abrogée, symbole du passage à une autre époque. ( Cf aussi Crise : ce qu'on nous dit et ce qu'on ne nous dit pas )

 

     D'autre part, la théorie des bienfaits des catastrophes et des guerres se base sur une comptabilité bien particulière. En effet, imaginons une entreprise qui subit une catastrophe naturelle. Elle perd ses bâtiments, qu'elle est obligée de reconstruire. Elle est obligée de constater une perte. Son chiffre d'affaires diminue. Imaginons qu'une fois les bâtiments reconstruits, l'entreprise connaît une explosion des ventes, car elle dispose d'un avantage technique qui fait qu'elle est la seule à vendre un certain type de produit. Ce boom des ventes n'est qu'un rattrapage. Et il ne compensera pas forcément les pertes dues à la catastrophe.

 

     Mais la comptabilité nationale ne comptabilise pas les pertes d'immobilisations, de capital fixe pour reprendre les termes de sa terminologie. Par conséquent, la croissance engendrée par des pertes est comptabilisée comme une croissance nette, alors qu'il faudrait déduire les pertes préalables. Ce n’est pas neutre d'un point de vue comptable, mais surtout d'un point de vue humain. Les destructions causées par une guerre, une catastrophe, diminue le bien-être humain. C'est, par exemple, la perte ou la détérioration d'un logement. La théorie des effets bénéfiques ne comptabilise que la reconstruction, pas la diminution de bien-être. Au final, le bien-être ne fait que revenir à la situation antérieure. Peut-on réellement parler de croissance?

 

     D'ailleurs, il faut aussi signaler les commerces, les entreprises détruites par un ouragan tel que Sandy. Ou simplement les perturbations dans les ventes. Une vente qui ne se fait pas peut entraîner la destruction d'un stock alimentaire, pour cause de péremption, et ainsi une perte ou un retard de trésorerie. Ce qui signifie des difficultés pour les entreprises, éventuellement des pertes, des licenciements.

 

     Un autre point n'est pas évoqué, concernant la reconstruction : son financement. Comme l'indique Mark Thornton dans un article sur le site du Ludwig von Mises Institute, l'argent provient des assurances. C'est-à-dire que c'est l'épargne et les placements qui permettent la reconstruction, et donc la croissance qui y est associée. Il ne s'agit donc que de moyens épargnés mis en œuvre en cas de besoin. Si les catastrophes se multipliaient, ces moyens disparaitraient. Et, surtout, c'est parce que les dépenses ont été antérieurement amputées que la reconstruction peut se faire. La croissance qui en découle provient donc, comme toute croissance, de l'épargne. Ce qui met à mal les théories keynésiennes. Celles-ci soutiennent à la fois que l'épargne est mauvaise pour la croissance, et que les catastrophes produisent de la croissance. Alors que c'est parce qu'il y a eu épargne qu'il y a reconstruction. Les faits peuvent être tournés dans tous les sens, la croissance générée par une destruction n'est que le rétablissement de la situation préalable à la catastrophe, et ce rétablissement est permis parce qu'il y a eu prévoyance, c'est-à-dire un choix pour l'épargne contre la consommation. C'est l'existence d'une réserve de secours qui permet la croissance. Réserve qui n'est pas inépuisable.

 

     Terminons cet exposé par le grand économiste français Frédéric Bastiat. Celui-ci est célèbre, entre autre, pour son sophisme de la vitre cassée. Alors que certains se réjouissent d'une vitre cassée, qui donnera du travail au vitrier, Bastiat souligne ce qu'on ne voit pas : l'argent aurait été dépensé à autre chose si la vitre n'avait pas été cassée. Par extension, on peut dire que les moyens dépensés pour réparer une catastrophe auraient pu être dépensés à autre chose. Ils auraient pu être investis, pour créer des emplois, pour améliorer le bien-être de la population.

 

     En conclusion, une catastrophe ne produit pas de croissance. A moins de faire abstraction des pertes, et de l'épargne préalables. Ceux qui professent les effets bénéfiques des catastrophes ont une vision singulièrement anti-humaniste et anti-sociale de la société, ignorant les pertes causées par les catastrophes. Ils ignorent également que c'est la prévoyance qui permet de se relever plus vite.

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I-Cube 05/11/2012 12:17


La prévoyanc e ou la planche-à-billets.


Pour la "reconstruction" de 45, c'était l'emprunt et le plan Marshall.


Toute chose impensable en 1918.


 


Oui, les catastrophes restent des catastrophes et rien d'autre...