Analyse Libérale

Hayek, Libéralisme et Utilitarisme

13 Juin 2011 , Rédigé par Vladimir Vodarevski Publié dans #Théorie et explications de texte

 

      L'Institut Coppet a publié le texte de Friedrich August Hayek, publié dans La Constitution de la Liberté, et dans lequel l'auteur explique pourquoi il n'est pas conservateur.

 
      Le paragraphe ci-dessous, extrait de ce texte, explique de manière remarquablement concise ce qu'est le libéralisme pour Hayek.



«A propos du nom du parti de la liberté

Ce que j’ai dit suffit sans doute à expliquer pourquoi je ne me considère pas comme un conservateur. Bien des gens, cependant, auront l’impression que la position qui émerge de mes réflexions ne correspond guère à ce qu’ils entendent d’ordinaire par « libéral ». Je dois donc maintenant me poser la question de savoir si ce mot est aujourd’hui approprié pour désigner le parti de la liberté. J’ai déjà indiqué que, tout en m’étant toute ma vie qualifié de libéral, je ne le fais plus qu’avec un embarras croissant – non seulement parce qu’aux Etats-Unis le mot suscite constamment des malentendus, mais surtout parce que j’ai de plus en plus conscience de l’écart considérable qui sépare ma position du libéralisme rationaliste d’Europe continentale, et même du libéralisme utilitarien anglais. Si « libéralisme » signifiait encore ce que le terme évoquait pour l’historien britannique qui, en 1827, pouvait parier de la Révolution de 1688 comme du « triomphe de ces principes que, dans le langage d’aujourd’hui, on nomme libéralisme ou constitutionnalisme[14], » ou si on pouvait encore avec Lord Acton, parler de Burke, Macaulay et Gladstone comme des trois plus grands libéraux, ou si on pouvait encore, comme Harold Laski, considérer Tocqueville et Lord Acton comme « les libéraux essentiels du XIXe siècle[15] », je serais très fier de me classer sous ce nom. Mais, bien que je sois tenté d’appeler leur libéralisme le vrai libéralisme, je dois reconnaître que la majorité des libéraux du Continent défendaient des idées auxquelles ces hommes étaient vigoureusement opposés, et étaient animés du désir d’imposer au monde un modèle rationnel préconçu et non de la volonté de créer les perspectives d’un développement libre. Il en va de même pour ce qu’on appelle libéralisme en Angleterre depuis Lloyd George. Il est donc nécessaire de reconnaître que ce que j’ai appelé « libéralisme » a peu de rapport avec ce que visent les partis qui portent ce nom aujourd’hui. On peut en outre douter que les connotations historiques du terme soient à même de permettre le succès d’un parti politique quel qu’il soit. Les opinions pourront différer sur l’opportunité qu’il peut y avoir, dans de telles circonstances, à tenter de sauver un terme qui a été victime d’un mauvais usage. Pour ce qui me concerne, je ressens de plus en plus qu’à l’employer sans de longues explications, on provoque trop de confusion, et que l’étiquette qu’il constitue est désormais bien plus un boulet à traîner qu’une source de force. Aux Etats-Unis, où il est presque impossible d’employer le mot « libéral » dans le sens que je lui ai donné, on lui a substitué le mot « libertarien ». Peut-être est-ce la solution ; pour ma part, je trouve ce mot bien peu attrayant et je lui reproche de sentir l’artificiel et le succédané. Ce que je souhaiterais serait un mot qui évoque le parti de la vie, le parti qui défend la croissance libre et l’évolution spontanée. Mais je me suis creusé la tête en vain pour trouver un terme descriptif qui s’impose de lui-même.»

 

      Ce paragraphe rejoint ce que j'écrivais sur  La véritable signification du retour du libéralisme , et de la référence aux économistes autrichiens, dont F. A. Hayek notamment.

 

      Ce dernier se distingue clairement dans ce texte des utilitariens anglais, c'est-à-dire le courant néo-classique qui a été la référence avant Keynes, et qui est étudié comme étant le libéralisme dans les écoles et les universités. Ce courant a donné les théories de l'équilibre, général ou partiel, et la mathématisation de l'économie. C'est le courant dont fait partie notamment Alfred Marchall.

 

      Dans mon précédent article, La véritable signification du retour du libéralisme  , j'explique que Keynes et les néo-keynésiens reprennent les méthodes des utilitariens, et qu'ils s'inscrivent dans ce courant.

 

      L'objet des utilitariens est purement matériel. La question posée, c'est comment assurer sur le marché l'emploi et la croissance, et le revenu pour chacun. Les uns vont prôner de laisser faire les forces du marché, les autres la relance, certains vont favoriser la lutte contre l'inflation, d'autres opposer lutte contre l'inflation et emploi.

 

      C'est une vision technique de l'économie, presque mécanique. Pour reprendre une expression néoclassique, on cherche à maximiser l'utilité, mais plus largement que dans le concept néo-classique: c'est aussi l'utilité pour l'état qui est maximisé.

 

      L'utilitarisme est devenu la recherche d'une boîte à outil pour permmetrte à l'Etat d'atteindre ses objectifs.

 

      Or, le libéralisme, ce n'est pas ça. Ce n'est pas une maximisation matérielle, comme est devenu finalement l'économie. Même ceux qui dénoncent la croissance matérielle sont utilitaristes d'ailleurs, raisonnent conformément à l'utilitarisme. Ils considèrent que la planète ne peut pas produire plus, et que la maximisation de l'utilité implique donc de réduire la production.

 

      Le libéralisme est à la fois plus vaste et différent. Il est plus vaste car c'est une philosophie, une étude politique, un humanisme dirait-on aujourd’hui. On parlait autrefois d'économie politique également. Différent, car il ne conçoit pas son but comme la recherche d'une boîte à outil pour assurer les objectifs économiques de l'Etat.

 

      Dans ce paragraphe, il faut préciser que F. A. Hayek n'emploie pas le mot parti dans le sens d'un parti politique. Il le précise plus loin:

 

« J’espère n’avoir pas égaré le lecteur en parlant à l’occasion de « parti », alors que je pensais à des groupes d’hommes défendant un certain ensemble de principes intellectuels et moraux. La politique partisane n’a été à aucun moment le but de cet ouvrage. La question de savoir comment les principes qu’il a tenté de recomposer, à partir des fragments épars de la tradition, devront être traduits en un programme susceptible de séduire le plus grand nombre, le philosophe politique doit la laisser à un autre : « cet animal insidieux et retors que le bon peuple appelle homme d’Etat, ou politicien, et dont les décisions se fondent sur les fluctuations passagères des affaires publiques[21]. » La tâche du philosophe politique ne peut être que d’influer sur l’opinion publique, non d’organiser les gens en vue d’une action. Et il ne remplira sa tâche avec efficacité que s’il ne se préoccupe pas de ce qui est aujourd’hui possible politiquement parlant, et défend de façon cohérente des « principes généraux intangibles[22] ». »

 

      Aux libéraux de faire vivre et connaître ce qu'est le libéralisme, qui est finalement très méconnu, alors qu'il est tant dénoncé.

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Flamant rose 13/06/2011 17:55



En ce qui me concerne je ne parle pas du libéralisme mais des libéralismes. En effet, il y a deux libéralismes.


Le premier, le libéralisme politique qui revendique l'égalité civile qui transfrome les individus en citoyens. Il revendique les libertés politiques (de réunion, d'association, de religion)
et un système démocratique qui fonde les lois sur la volonté des individus.


Le second, le libéralisme économique qui considère que, dès lors que certaines libertés économiques sont garanties (propriété privée, libre circulation, liberté du travail et
d'entreprendre...), il suffit à chacun de poursuivre son propre intérêt pour concourir à l'intérêt général.


Dans chaque libéralisme, il y a un lien social. Dans le premier cas il est conçu comme un lien politique, dans le second ce lien social est un lien économique. Après bien sûr on peut développer
et préciser chacun de ces libéralismes.



Vladimir Vodarevski 13/06/2011 21:07



C'est une manière de concevoir "les" libéralismes. Cependant, la propriété privée est tout aussi importante pour le libéralisme politique. C'est une élément de la liberté.


On peut ajouter que le libéralisme politique englobe le libéralisme économique. Les économistes autrichiens nomment catallactique l'étude des phénomènes de marché.