Analyse Libérale

Internet, modèle d'évolution libérale?

20 Juillet 2009 , Rédigé par Vladimir Vodarevski Publié dans #Nouvelle économie - croissance

 

    Le site Framablog a traduit un article de Kevin Kelly, du magazine Wired, intitulé: Le nouveau socialisme: la société collectiviste globale se met en ligne. Selon cet article, nous entrons dans une sorte de socialisme numérique. Par le mot socialisme, l'auteur veut mettre en avant l'aspect collectif, ou collectiviste, qui se développe sur internet.


    Je vais d'abord ici présenter cet article. Puis, je le commenterai.


Le socialisme numérique

    L'aspect collectif d'internet est d'abord caractérisé par le partage, sur des sites comme Facebook, MySpace, Youtube. Une multitude de site de partage se sont ainsi développés sur internet, sur lesquels les internautes postent leurs photos, des critiques, des marque pages, etc.


    Ensuite vient la coopération. Sur les sites de partage, tout le monde peut par exemple utiliser une photo. Les licences Creative Commons permettent ainsi à tout un chacun d'utiliser gratuitement des photos mises en ligne. D'autres utilisateurs profitent de ces photos. Et peuvent s'en servir pour un usage spécifique. Des photos d'un même endroit prises sous différents angles peuvent être assemblées pour former une reproduction du lieu en 3D. Il y a donc une création en plus du partage permise par internet, et courante sur le web. L'ensemble dépasse la somme des composantes.


    Puis, il y a la collaboration organisée. Des milliers de contributeurs créent des logiciels par exemple, comme les logiciels Open Source. Et les usagers profitent gratuitement de ces logiciels. Nous sommes en dehors des schémas capitalistes selon Kevin Kelly. Il écrit: «(...) les outils collaboratifs en ligne facilitent un style communautaire de production qui exclut les investisseurs capitalistes et maintient la propriété dans les mains de ceux qui travaillent, voire dans celles des masses consommatrices.»


    Enfin, toutes ces étapes aboutissent à une forme de collectivisme, dans le sens où un produit est conçu collectivement, sans qu'un petit groupe ne décide seul de ce qu'il faut faire. Même s'il peut y avoir, pour la conception de logiciels Open Source, un noyau de concepteurs organisés. «Le Net donne la possibilité aux organisations concentrées sur le produit de fonctionner collectivement, tout en empêchant la hiérarchie d'en prendre totalement le pouvoir.»


    L'auteur ne se réfère pas au socialisme tel qu'il est connu et théorisé. Il emploi ce terme pour opposer les formes collaboratives qui émergent sur internet au fonctionnement marchand de l'économie de marché. En aucun cas il ne s'agit d'un retour aux idéologies du passé qui ont échoué, l'auteur est clair sur le sujet.


    L'emploi du terme est peut-être aussi un peu provocateur dans un contexte américain, où il est très connoté négativement.


    Selon cet article donc le net provoque une rupture dans le modèle économique. Les théories actuelles ne permettent pas de l'appréhender.


    Je prendrai le contrepied de cette thèse. En démontrant que cette évolution s'intègre dans la théorie libérale. Ce ne sera en fait pas vraiment le contrepied sur le fond, puisque l'article ne se réfère au socialisme tel qu'on le conçoit habituellement. Mais une présentation différentes des choses.


    En effet, dans cette évolution, il y a, d'une part, le développement de nouveaux produits, qui se fait d'une manière totalement classique. D'autre part, il y a des initiatives privée spontanées, qui correspondent également à la conception libérale de la société. C'est à cette conception libérale qu'il faut revenir pour appréhender l'évolution, et ne pas se cantonner aux schémas économiques restrictifs habituels.


Le développement de nouveaux produits

    Dans son article, Kevin Kelly met en avant la dimension communautaire du web. Les internautes mettent leurs photos, leurs données, sur des sites de partage, comme facebook, MySpace, YouTube. Ils donnent leur avis sur Yelp pour les critiques, partagent leurs marque page sur Delicious. Les internautes peuvent également utiliser les données laissées par les autres pour leurs propres créations.


    La manière dont le gens s'approprient le web, les nouveaux comportements que celui-ci implique, ce n'est pas du domaine de l'économie. c'est plutôt le domaine de la sociologie, de l'étude sociétale. Tous les comportements ne sont pas économiques.


    Par contre, des entreprises se créent pour profiter de ce comportements, en mettant en place des sites qui permettent ce partage de données. Ce faisant, ces entreprises développent ces comportements. On est là dans le domaine de l'économie. Des gens proposent sur le marché un type de produits, en essayant de le rentabiliser, et permettent à des comportements de se développer.


    Ce qui a changé, c'est qu'on met sur le marché de nouveaux types de produits. C'est à la fois un service, car on n'achète pas du matériel, mais c'est quand même du matériel qui est derrière, des serveurs et des logiciels. C'est ce que j'appelle l'économie de l'abstrait. On vend tout ce qui peut être imaginé par l'esprit humain. Les produits sont des concepts. En l'occurrence, ici, le fait de pouvoir partager des données.


Des initiatives privées spontanées

    Kevin Kelly décrit par ailleurs les comportements collaboratifs qui existent sur le web, où des communautés créent des logiciels, utilisables librement par tous, selon diverses modalités définies notamment par les licences GNU. Ainsi, pour beaucoup de ces logiciels, ils peuvent être modifiés par n'importe qui, à condition que les versions modifiées soient disponibles elles aussi librement.


    Nous sommes face à des initiatives privées, spontanées, de coopération. Il s'agit de la création d'une encyclopédie en ligne. De systèmes d'exploitations. De logiciels de bureautique. Ce sont des particuliers qui participent à l'élaboration de ces produits, mais aussi des firmes, qui trouvent un intérêt à utiliser et partager ces produits. il y a là une sorte de domaine publique, sauf qu'il n'existe pas à l'initiative d'un état, et n'est pas géré par un état.


    En effet, les licence GNU, creative commons, l'open source, sont des règles créées par l'initiative privée, sans aucune intervention étatique, et qui régissent la création et la diffusion des productions créées en collaboration sur le web.


    Nous sommes là en plein dans un processus libéral. Des initiatives privées, qui sont organisées sans aucun recours à l'Etat. Et qui ne sont pas exclusives de relations marchandes classiques. Les deux modes sont en concurrence, et influent l'un sur l'autre. J'ai ainsi montré les effets des logiciels libres sur les monopoles dans l'article Monopoles et logiciel libre  . Nous sommes en fait dans un processus que certains n'hésiteraient pas à qualifier de libertaire.


Sortir des schémas économiques restrictifs

    Nous sommes loin de la présentation habituelle de l'économie de marché. En effet, d'habitude, on nous dit qu'il y a les producteurs, qui utilisent du capital, emploient des salariés, et vendent un produit aux consommateurs. C'est une présentation simplifiée de l'économie de marché. Elle correspond à une forme de cette économie, qui s'est développée ainsi depuis la révolution industrielle.


    En fait, il faudrait présenter le marché comme un lieu virtuelle, ou chacun propose quelque chose à échanger: produit, travail, service (le travail étant une forme de service). Ensuite, sur le marché, chacun peut s'organiser. On peut créer des sociétés anonymes, des coopératives, des groupements d'achat. Aujourd'hui, d'autres formes de coopération se développent.


    Nous sommes aussi loin de la présentation habituelle du libéralisme. Le libéralisme aujourd'hui est dominé par l'approche néoclassique. Celle-ci élabore des modèles mathématiques qui décrivent le fonctionnement de l'économie sous certaines hypothèses. L'hypothèse de base est la maximisation sous contrainte. C'est-à-dire que les facteurs de production ont un coût, ce qui est la contrainte. Et l'entreprise cherche à maximiser son profit sous cette contrainte de coût.


    Bien sûr, la théorie néoclassique a d'autres implications. Mais on voit que ce principe de base permet mal de prendre en compte certaines évolutions. On peut toujours dire qu'une entreprise qui participe à l'élaboration d'un logiciel libre cherche à maximiser son profit, car elle tire un avantage du logiciel libre. Mais on ne voit pas comment. C'est un des reproches faits à la théorie néoclassique: le fonctionnement interne de l'entreprise est une boîte noire. On fait seulement l'hypothèse de la maximisation du profit.


    Par ailleurs, cette présentation mathématique occulte toute la philosophie libérale. Le libéralisme, ce n'est pas la maximisation du profit des entreprises. C'est d'abord la défense de la liberté de chaque individu. Ensuite, c'est l'idée de laisser s'organiser les gens comme ils le veulent. De permettre à des règles sociales de se construire d'elles-mêmes en quelque sorte, par l'initiative privée.


    Ce qui ne veut pas dire absence d'Etat, de protection sociale, d'éducation publique. C'est permettre à chacun de s'accomplir. Il y a ensuite plusieurs écoles. J'atteins là la limite de mes connaissances, car, malheureusement, je n'ai pas étudié tout cela. J'ai quelques connaissances éparses, issues de quelques lectures: Hayek notamment, et un peu Von Mises. Von Mises voulant lui vraiment un Etat minimal. Il est souvent qualifié de libertaire (ultra-libéral en quelque sorte).


Conclusion

    Ma présentation ne contredit pas l'article de Kevin Kelly, sur le socialisme numérique. Je distingue un aspect sociologique, et j'intègre l'évolution décrite par Kevin Kelly dans la théorie libérale. mais je retourne pour ça aux sources du libéralisme, en m'affranchissant d'une présentation de l'économie qui correspond à une forme de production. J'inscris l'évolution numérique dans la dynamique libérale.


    On peut constater qu'internet donne du pouvoir aux gens. Il permet de rassembler une "masse critique" de gens, pour organiser des activités de production, de collaboration à grande échelle. De même qu'il facilite la coopération. Or, c'était là une des utilités des Etats. Internet permet donc, dans une certaine mesure, de s'affranchir des Etats, des autorités politiques, pour organiser la communauté.


    A ce titre, les pensées développées par les auteurs libéraux peuvent être utiles à la réflexion sur l'évolution engendrée par le web. D'une manière générale, les ouvrages des grands auteurs de politiques économiques, ou de politique, de sciences morales, peuvent être utilement revisités. Les transformations induites par internet dépassent un simple changement de produit, ou de production.


    Internet est une facette du nouveau visage que prend le monde aujourd'hui. Ainsi, les ONG ont pris également beaucoup d'importance. Elles ont de plus en plus d'influence. Quelle est leur légitimité par rapports aux etats, quels dangers cela peut-il représenter? Notre monde change. Nous avons besoin de réflexion.

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