Analyse Libérale

Justice Sociale

16 Décembre 2008 , Rédigé par Vladimir Vodarevski Publié dans #Social

    

     La crise financière actuelle est pour beaucoup l'occasion de dénoncer les dérives de l'économie de marché, de l'appât du gain, de condamner l'ultralibéralisme et de réclamer plus de justice sociale. En effet, cette crise est la preuve des conséquences néfastes du libéralisme, dont seuls profitent les plus aisées. Par conséquent, il est indispensable de changer de système, pour construire une économie plus sociale, plus humaine, plus solidaire. Il faut un retour de l'Etat dans l'économie.


     Dénoncer ainsi l'ultralibéralisme comme cause du manque de justice sociale suppose que nous vivons dans un pays où sont appliquées les règles de l'ultralibéralisme, ou plutôt l'absence de règle. Un pays avec une action sociale faible, peu de dépenses publiques, pas d'interventionnisme de la part de l'Etat.


     Or, ce n'est absolument pas le cas. L'Etat n'est absent de l'économie ni du social en France. Il est au contraire très présent, à la fois à travers la dépense publique, et par son interventionnisme.


     La présence de l'Etat dans l'économie et le social se manifeste d'abord par l'importance de la dépense publique. Ainsi, celle-ci représente plus de 50% de la richesse nationale dans notre pays. Ces dépenses étaient à peine de 40% en 1974, et 35% en 1960 (Source: La documentation française). On ne peut guère accuser l'Etat de n'être plus présent.

     On peut aussi noter que la part des prestations sociales correspond à 30% en moyenne du revenu des ménages en 2005 (source: INSEE). En 2004, les dépenses d'éducation représentaient 7,1% de la richesse nationale, dont 8% seulement assurée par les ménages (Source: INSEE). Toujours en 2004, environ 78% des dépenses de santé sont financées par la sécurité sociale, ou l'Etat et les collectivités locales. Le système économique en France est donc loin d'être ultra libéral. Il paraît au contraire très redistributeur, avec une présence très importante de l'Etat dans l'allocation des ressources.


     Pourtant, il est indéniable qu'il y a des inégalités. Malgré toutes ces dépenses sociales, les études montrent avec constance qu'on a toujours plus de chance de faire des études supérieures quand on est enfant de cadres plutôt qu'enfant d'ouvriers. Ce qui conditionne tout l'avenir. L'ascension sociale paraît totalement paralysée en France actuellement.

     En 2004, selon l'INSEE, 14% des jeunes de 18 à 24 ans ont quitté l'école avant le second cycle du secondaire. Quelles sont leurs chances dans la vie? De même, en matière de santé, il y a toujours de fortes inégalités sociales. Sans compter les services d'urgences débordés la nuit parce que les gens ne trouvent pas de médecins de garde la nuit.


     Au vu du montant de la dépense publique, on ne peut pas accuser un excès de libéralisme d'être responsable des problèmes sociaux de la France. On ne peut même pas parler de désengagement de l'Etat, puisque les dépenses ont augmenté.

     Le niveau atteint est par ailleurs impressionnant, puisqu'il représente plus de la moitié de la richesse créée dans le pays chaque année. Pour donner un ordre de grandeur, la France est en ce domaine proche du niveau de la Suède, référence en matière d'Etat-providence, qu'elle a inventée du reste.


     Ce niveau de dépenses publiques, associé à un niveau d'inégalité sociale trop élevé pour beaucoup en France, ne peut amener qu'à deux réactions. Soit, on considère que c'est la dépense publique qui est responsable de la faible croissance, et, partant, du manque de perspectives sociale pour la population. Soit, on considère que l'action sociale de l'Etat doit être repensée, pour être plus efficace, à dépenses constante.

     Une réflexion doit donc s'engager sur l'action sociale de l'Etat, sur les moyens mis en œuvre, sur les initiatives concrètes à mener pour améliorer la justice sociale. Mais accuser la France de mener une politique ultra-libérale n'a pas de sens.


     L'Etat est aussi très interventionniste en politique économique en France. L'Etat intervient essentiellement en matière d'emploi. La politique la plus emblématique et la plus constante est celle de réduction du temps de travail et de réduction de la population active. Elle a pris la forme de la retraite à 60 ans et des préretraites, pour réduire la population active, des 39h et des 35h, pour réduire le temps de travail.

     Cette politique est basée sur la théorie selon laquelle la hausse du chômage est due à l'augmentation de la population active, que l'économie ne peut pas suivre, c'est à dire qu'elle ne peut pas créer suffisamment d'emploi pour absorber cette augmentation de la population active. Donc, il faut mener une politique de réduction de la population active, ou du volume d'heures travaillées. Nous sommes là très loin d'une politique ultralibérale, et franchement dans une politique interventionniste.


     La politique de l'emploi en France consiste aussi à favoriser les services à la personne, par des incitations fiscales, ainsi que les bas salaires, par des exonérations de charges. L'idée étant que la proportion d'emploi peu qualifiée est inférieure en France à ce qu'elle est aux Etats Unis. Pour diminuer le chômage, il faut donc "forcer" la création de ce type d'emploi. Là encore, nous sommes loin d'une politique ultralibérale.


     L'interventionnisme économique de le France se manifeste également par le soutien constant des différents gouvernements à l'immobilier. Il y a eu les dispositifs Besson, de Robien, Borloo. Là encore, il y a une constance, quelque soit les gouvernements. L'idée étant l'adage très répandu selon lequel quand le bâtiment va, tout va. On peut aussi citer les multiples crédits d'impôts, ainsi que la législation et la jurisprudence contre les licenciements. Cette dernière politique, contre les licenciements, ayant pour but de préserver les emplois existants.


     On ne peut donc accuser les différents gouvernements français d'avoir mené une politique économique ultralibérale. Au contraire, ils ont été franchement interventionnistes. Par conséquent, si on critique l'injustice sociale, à nouveau le même choix s'impose: soit, on critique l'intervention de l'Etat en matière économique, et on prône moins d'intervention; soit, on s'interroge sur une politique interventionniste plus efficace. Mais, en aucun cas, on ne peut critiquer l'ultralibéralisme.


     En conclusion, la situation sociale actuelle de la France ne résulte pas d'une politique ultra-libérale. L'Etat mène une politique sociale et économique interventionniste. Par conséquent, dénoncer l'économie de marché n'a pas grand sens.

     Si l'on considère qu'il y a un problème de justice sociale, on est face à un choix. Soit on considère que c'est la trop grande implication de l'Etat dans l'économie et le social qui bride la croissance et par conséquent le progrès social. Soit on considère que l'action de l'Etat est nécessaire mais doit évoluer, car ce qui est fait aujourd'hui est insuffisamment efficace. Et on doit étudier ce que doit être l'action de l'Etat en matière sociale et économique, et proposer de nouvelles solutions.

     La dénonciation d'un ultralibéralisme inexistant ne pouvant amener aucun progrès. C'est cette démarche qui a ma préférence: définir une nouvelle politique économique et sociale. Mais, aujourd'hui, j'ai assez peu d'espoir que les débats en économie, dans les médias ou les enceintes universitaires, aillent dans ce sens. Il est tellement plus facile de dénoncer que de proposer.

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