Analyse Libérale

Marx et Keynes: héritiers du matérialisme anglais.

31 Janvier 2016 , Rédigé par Vladimir Vodarevski

Il est de coutume d'établir une similitude entre la pensée de Rousseau et Karl Marx. Ce qui rattache tacitement en partie le marxisme à une tradition française. Et, au contraire, de fustiger le libéralisme comme un avatar de l'individualisme anglo-saxon. Cependant, le marxisme se rattache plutôt à un matérialisme anglais, tout comme le keynésianisme.

Rousseau et le libéralisme français.

J'opposerai ici Rousseau et Constant, en reprenant des extraits du livre Un chemin de Liberté, de Damien Theillier et Augustin Celier. C'est un livre remarquable de concision et de clarté. Je le recommande aux lycéens, aux étudiants, à ceux qui passent concours, et à ceux qui ont des connaissances éparses et autodidactes en philosophie, et qui souhaitent organiser leur pensée.

Rousseau

Rousseau considère que l'homme est naturellement bon. La vie en société l'a perverti. Ce qui amène Rousseau à imaginer un contrat social, par lequel chacun serait lié à la société.

Comme chez Hobbes, tous les hommes passent un contrat fondant l'état de société, mais celui-ci est radicalement différent. Il instaure une démocratie égalitaire,où tous s'incarnent dans le peuple souverain. Chacun se donne entièrement à la communauté, abandonne toute son autonomie pour 'incarner avec tous les autres dans le peuple souverain, devenant alors citoyen. Et ainsi, le peuple souverain agit en vue de l'intérêt général. Tout le peuple est à l'origine de la loi, ce qui préserve des dérives de l'intérêt particulier.

Le pacte social de Rousseau se résume ainsi : chacun s'associe en renonçant à ses droits, l'association devient le peuple, qui est alors souverain et agit selon la volonté générale.

On peut alors noter les deux citations suivantes :
«Les clauses [du pacte social] se réduisent toutes à une seule : l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté.»
«Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons encore chaque membre comme partie indivisible du tout.»

Un chemin de liberté, p. 62.

Benjamin Constant

Benjamin Constant distingue la liberté des modernes et des anciens. Il s'oppose ainsi à Rousseau en choisissant la liberté des modernes. Le texte de son discours De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes est un véritable manifeste libéral :

- La liberté des Anciens réside dans la participation active à l'exercice du pouvoir politique. C'est une liberté collective et positive : le citoyen est libre à partir du moment où il appartient au corps politique. Pour le reste, il est entièrement soumis à la tradition et aux coutumes en usage, sinon il est exclu.
La liberté des Modernes réside « dans la jouissance possible de l'indépendance privée et les garanties accordées par les institutions à cette jouissance». C'est une liberté individuelle et négative dans le sens où elle consiste à ne pas être empêché de faire ou de penser quelque chose. La liberté des Modernes c'est rechercher pour soi-même son bonheur, c'est la non ingérence du pouvoir politique dans les activités sociales dans la vie privée et dans les choix individuels.
En voici une citation qui résume l'idée :
«Le but des Anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d'une même patrie. C'était là ce qu'ils nommaient liberté. Le but des Modernes est la sécurité dans la vie privée et ils nomment libertés les garanties accordées par les institutions à cette vie privée.»

Un chemin de Liberté, p.66

Nous voyons donc une différence entre Rousseau, qui est plutôt du côté de la liberté des anciens, et les humanistes, du côté de la liberté des modernes. Le marxisme pourrait être du côté de la liberté des anciens par le collectivisme, et donc de Rousseau, sauf que ce n'est pas le cas. Ce serait négliger la dimension matérialiste du marxisme.

Le matérialisme

Une caractéristique du marxisme, et du socialisme en général, est souvent passée sous silence : le matérialisme. Le marxisme, comme toute doctrine socialiste, promet le bonheur matériel. Tout le monde aura ce à quoi il aspire, grâce à la transformation sociale de la société. C'est notamment la doctrine de l'homme nouveau. Il ne défend pas la démocratie, la parole de la collectivité, mais le dirigisme, la prise de pouvoir d'un groupe, qu'il appelle classe sociale, par la force. C'est le concept de révolution. Et le formatage de l'être humain. Nous sommes donc loin de Rousseau, et de ses réflexions sur l'organisation de la Cité.

Ce qu'il est intéressant de remarquer, c'est que ce matérialisme correspond à un état d'esprit au Royaume Uni, au moins du 19ème au 20ème siècle. On peut ainsi rattacher John Meynard Keynes à ce matérialisme. Ainsi, Gilles Dostaler, dans Keynes et ses combats, écrit :

Le programme du nouveau libéralisme était ce qu'on appelle en d'autres lieux un programme de transition vers un avenir plus lointain, qu'on espère radieux. Keynes s'exprime là-dessus dans un texte au style lyrique, publié au cœur de la grande crise, et intitulé «Perspectives économiques pour nos petits enfants ?». La crise en cours provoque «un grave accès de pessimisme économique»(1930-17, 2002-1, p. 106). Il ne s'agit toutefois pas des rhumatismes de la vieillesse, mais des troubles de la croissance. L'aveuglement sur les causes profondes de la crise explique le pessimisme des réactionnaires et des révolutionnaires. Ce qui est vécu en 1930, c'est l'interruption momentanée d'un processus de perfectionnement technique extrêmement rapide : «A long terme tout cela signifie que l'humanité est en train de résoudre le problème économique» (ibid, p.111). Ce long terme correspond à un siècle dans l'esprit de Keynes. On pourra alors envisager un monde où les besoins essentiels seront satisfaits et où les énergies pourront être employées à des buts non économiques.

Keynes et ses combats, p. 203

Les gens ne seront plus obligés que de travailler une poignée d'heures par semaine. Libérés de la contingence du travail, ils pourront se consacrer à l'art de vivre.

Dostaler rattache ce concept de Keynes à John Stuart Mill. Ce dernier «appelait de ses vœux, au contraire, cet état de société dans lequel on cesserait de courir après l'argent pour se consacrer aux choses de l'âme et de l'esprit.» (Keynes et ses combats, p.39).

Conclusion : le matérialisme victorieux.

Il est intéressant de voir le point commun entre les deux doctrines les plus populaires de notre temps, le marxisme et le keynésianisme. Toutes deux sont matérialistes. Elles promettent un monde délivré des contingences matérielles. En cela, elles s'opposent à la bourgeoisie, qui représente justement la valeur travail. Elles s'opposent au libéralisme, qui est un humanisme, et s'intéresse au développement humain. Mais je ne suis pas sûr de pouvoir trouver du Rousseau dans Marx, qui prône le dirigisme. Rousseau peut être considéré comme un des pères de la démocratie totale, qui s'immisce dans tous les aspects de la vie privée. Mais le marxisme n'est pas démocratique.

Au final, il est aussi intéressant de rappeler à quel point la pensée de Marx est anglaise. On a coutume au contraire d'opposer le marxisme, qui serait proche de la pensée française, au libéralisme qui serait anglo-saxon.

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Lutte contre les inégalités et paradis fiscaux.

19 Janvier 2016 , Rédigé par Vladimir Vodarevski

L'organisme OXFAM a sorti un communiqué annonçant que 62 personnes possèdaient la moitié de la planète. Passons ici sur les modalités de calcul. Sachant que les richesses naturelles sont possédées par les Etats, ainsi que de nombreux bâtiments et terrains, ce chiffre ne me paraît pas réaliste. C'est surtout la conséquence qu'en tire OXFAM qui paraît illogique : pour lutter contre les inégalités, il faut combattre les paradis fiscaux. OXFAM fait un lien entre paradis fiscaux et inégalités, qui n'a rien d'évident. Sachant que les médias sont adeptes parfois des raccourcis, j'ai été vérifier sur le site de l'organisme. Et j'ai pu constater qu'OXFAM recommandait effectivement la lutte contre les paradis fiscaux pour lutter contre les inégalités. L'idée étant que les paradis fiscaux soustraient des ressources à d'autres Etats.

OXFAM a donc une proposition surprenante pour lutter contre les inégalités, et qui ne semble pas très rationnelle au regard des faits. Par ailleurs, on peut s'étonner qu'elle fasse autant confiance aux Etats pour lutter contre ces inégalités.

Dans un article du Mises Institute, déjà signalé par ailleurs, Daniel Fernández Méndez étudie l'évolution des inégalités de revenus. Concept un peu différent des inégalités de patrimoine mis en avant par OXFAM, mais lié. En effet, il faut gagner des revenus pour avoir un patrimoine. Par ailleurs, la valorisation du patrimoine est plus élevée dans les pays dont les citoyens disposent d'un revenu plus élevé.

Daniel Fernández Méndez montre ainsi que les inégalité de revenus ont augmenté entre 1850 et 1980, pour diminuer depuis. Il souligne également qu'au 19ème siècle, les inégalités étaient fortes au sein même des pays. Aujourd'hui, les inégalités sont plus fortes entre les pays. En clair, il y a les pays développés, grâce à l'économie de marché, où les gens gagnent plus, et ceux hors économie de marché. D'autre part, la baisse des inégalités de revenus coïncide avec le développement de l'économie de marché en Chine, qui a sorti des centaines de millions de personnes de la pauvreté.

Le remède aux inégalités paraît donc tout trouvé : l'économie de marché. Le développement de l'Etat de droit, de la propriété privée, des échanges. Ce qui permet le développement de l'activité, de l'emploi, des revenus, et finalement d'une classe moyenne. La dénonciation des paradis fiscaux apparaît dans ce contexte comme un cheveu sur la soupe.

Par ailleurs, dans de nombreux pays les richesses naturelles sont accaparées par une oligarchie liée à l'Etat. En Chine, la plaie du pays est la corruption, permise là encore par le pouvoir de l'Etat sur l'économie. Et ne parlons pas de Cuba, ou du Venezuela, dont les richesses vont à la classe dirigeante. Cet accaparement des richesses par l'Etat est souvent la principale cause des inégalités, et retarde le développement économique et social.

En conclusion, la recommandation d'OXFAM pour lutter contre les inégalités est très surprenante, et paraît peu logique. Elle semble faire la part trop belle à l'Etat. La meilleure arme contre les inégalités est l'économie de marché, qui soutient l'Etat de droit, la propriété privée, la liberté des échanges. Et la limitation du pouvoir de l'Etat, pour éviter l'accaparement des richesses.

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L'humanisme est- il mort?

10 Janvier 2016 , Rédigé par Vladimir Vodarevski

Au hasard des articles et opinions que je peux lire à travers le net, et les journaux imprimés, une évidence s'est fait jour en moi : l'humanisme n'existe plus. Cette grande idée est totalement obsolète, dans un monde ultra-matérialiste. Et les libéraux ont leur part de responsabilité dans cette disparition.

L'humanisme, c'est l'idée que l'être humain peut être libre et responsable de ses actes. C'est la définition de Wikipédia. Le Larousse en ligne précise : "philosophie qui place l'homme et les valeurs humaines au dessus de toutes les autres valeurs." C'est un concept issu de la Renaissance. Il trouve ses racines notamment au XIVème siècle, et se développe au cours de la Renaissance. Une réflexion sur l'être humain qui s'inscrit dans la modernité face aux anciens.

Le libéralisme s'inscrit à l'origine dans ce mouvement. Il défend une société qui permet à l'être humain de maîtriser sa vie, et de s'accomplir. Les lois et règlements doivent aller dans ce sens. C'est ce que professe le célèbre texte de Benjamin Constant, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes. C'est ce que défend Frédéric Bastiat dans La Loi. Ou encore, quand Alexis de Tocqueville s'oppose à la création d'un droit du travail, au nom de la Révolution Française. Il oppose l'Ancien Régime, qui veut tout réglementer, et la Révolution, qui veut que chacun soit autonome. Comme Benjamin Constant oppose la liberté des anciens et des modernes. Tocqueville veut des ouvriers libres et autonomes, au contraire des socialistes qui les veulent aliénés.

Aujourd'hui, l'idée humaniste de rendre les êtres humains autonomes a complètement disparu. Elle n'apparaît dans aucun débat. Au contraire, le champ de la réglementation s'est considérablement étendue. Et cela paraît normal. On attend de l'Etat qu'il assure tout le bien être matériel de l'individu. Et la politique est devenue l'art de donner en faisant croire que c'est l'autre qui finance. Ainsi le gouvernement français a envoyé en 2015 un courrier à tous ceux qui bénéficiaient d'une baisse de l'impôt sur les revenus. Ce qu'il n'avait pas fait quand il a rehaussé les taux de TVA.

Le symbole de la négation de l'humanisme est sans aucun doute Barack Obama. Il a dit que l'Etat était la clef de la réussite du secteur privé. Le fait que cette déclaration n'ait pas déclenché de polémique montre à quel point l'humanisme est tombé en désuétude. Surtout dans un pays comme les USA.

Cette idéologie vient certainement du socialisme. Celui-ci est en effet matérialiste. Il promet la satisfaction matérielle. Nous sommes là à l'opposé de l'idée humaniste de développement de l'être humain. Rien ne compte que l'abondance matérielle. Et non la subsistance qui supposerait un minimum vital. Le socialisme promet l'abondance.

Le socialisme ne détaille pas ce que sera cette société d'abondance. C'est une promesse. Ce qui est sûr, c'est que cette promesse passe par le constructivisme. C'est l'idée qu'une élite peut décider du sort du commun des mortels. C'est la théorie de l'homme nouveau, des socialistes français. Le marxisme promet lui la satisfaction matérielle, par la transformation sociale. Il ne précise pas ce que sera le paradis marxiste. Mais il souligne que l'Etat devra prendre en charge l'être humain, en matière économique et éducative notamment.

Cependant, les libéraux ont aussi leur responsabilité dans la déliquescence de l'humanisme. En effet, ils se sont focalisés sur une approche utilitariste, oubliant l'idéal humaniste. C'est ainsi que Ludwig von Mises a écrit :

"Le libéralisme est une doctrine entièrement consacrée au comportement des hommes dans ce monde. En dernière analyse, il n'a rien d'autre en vue que le progrès de leur bien-être extérieur et matériel : il ne se préoccupe pas directement de leurs besoins intérieurs, spirituels et métaphysiques. Il ne promet pas aux hommes le bonheur et la satisfaction intérieure, mais uniquement de répondre de la manière la plus efficace possible à tous les désirs pouvant être satisfaits par les choses concrètes du monde extérieur. "

Ou encore, cette citation de F. A. Hayek, dans son Magnus opus Droit, législation et liberté :

"La thèse de cet ouvrage est qu'une situation de liberté dans laquelle tous ont la faculté d'employer leurs connaissances à la poursuite de leurs objectifs, bornés seulement par des règles de juste conduite applicables en toute circonstance, leur fournira probablement les conditions les plus favorables à la réalisation de leurs projets ;"

Les libéraux se complaisent dans l'utilitarisme. Comment s'étonner que le libéralisme aujourd'hui en soit réduit à l'économie de marché, elle même héritière de l'utilitarisme de Bentham par l'entremise de Jevons. Le texte de Benjamin Constant, Du principe de l'utilité, substité à l'idée des droits individuels (publié dans le numéro 12 de la revue Laissons faire de l'Institut Coppet) critiquant l'utilitarisme de Bentham malgré ses conclusions proches des siennes, n'en apparaît que plus prémonitoire.

L'humanisme était une grande idée des Lumières. Il s'agissait de développer l'être humain. Aujourd'hui, le matérialisme a pris le dessus. Et même ses adversaires se sont inclinés, s'orientant vers l'utilitarisme, qui semblait mieux correspondre aux aspirations de la société. La question se pose de savoir si l'humanisme est définitivement enterré, ou si les libéraux peuvent le faire renaître de l'oubli.

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