Analyse Libérale

Ubérisation et économie du partage

12 Décembre 2015 , Rédigé par Vladimir Vodarevski

L'ubérisation, l'économie du partage, ce sont les thèmes à la mode aujourd'hui. La multinationale uber est vue comme une révolution dans le monde du travail, bousculant les schémas types. Pourtant, cette évolution est en cours depuis longtemps. Nous sommes simplement trop prisonniers de nos schémas pour envisager l'évolution.

Cette fixation sur l'ubérisation m'a fait ressortir un bouquin vieux de maintenant vingt ans, paru aux USA en 1994, et en France en 1995 : La Conquête du Travail, de William Bridges. Sous-titré "Au delà des transitions", il traite déjà de l'évolution du travail. Selon Bridges, chaque individu doit se comporter comme une entreprise, une "me inc". Nous devons chacun investir dans le développement de compétences, les vendre sur le marché, évoluer. C'est la conception du travail en tant que service. Et de l'individu en tant qu'être autonome.

Ce qui tranche avec la conception traditionnelle du travail. Celle-ci correspond au salariat industriel. Le travail est caractérisé par la pénibilité, le rapport de subordination, et sa quantité est mesurée par le temps. Tout tourne autour de cette conception du travail. Par exemple, la conception des loisirs : faire ce qui plaît, en opposition au travail. L'idée d'un travail plaisir paraît incongrue. On remarquera aussi que le travail des cadres est mal pris en compte par cette conception. En effet, la mesure du travail d'un cadre n'est pas le temps. A contrario, on a voulu faire entrer dans la notion de travail ce qui n'en était pas. Par exemple, on a considéré qu'une femme au foyer faisait le même travail qu'une femme de ménage. Par conséquent, il fallait payer la femme au foyer. On remarque qu'on s'intéresse à la forme du travail. Pas à son essence.

Il y a deux erreurs cette conception du travail : le refus de l'idée d'évolution du travail, et une focalisation sur la forme du travail, plutôt que sur son essence. Avant la révolution industriel, le travail n'était pas conceptualisé. Chacun était à sa place. Les nobles, l'Eglise, et les travailleurs, c'est-à-dire les paysans. Ces derniers voyaient leur vie rythmée par les saisons, et par l'Eglise qui imposait ses fêtes. Il y avait aussi les serfs, assez longtemps. Dans cet ordre des choses féodal, les artisans étaient une particularité. Il fallait les faire entrer dans une norme. Ce furent les corporations. C'est ainsi que Robert Castel écrit :

"(…) Sans doute la ville reste-t-elle, quantitativement marginale, mais c'est à partir d'elle que se développent l'artisanat, les échanges commerciaux, l'économie monétaire, les techniques bancaires du capitalisme commercial. Mais même ces innovations se déploient à travers des hiérarchies précises, qui maintiennent, à la ville comme dans le monde rural, la même subordination de chacun à l'ensemble."

"L'idiome corporatiste commande ainsi l'accès à ce que l'on pourraait appeler la citoyenneté sociale, le fait d'occuper une place reconnue dans le système des interdépendances hiérarchiques qui constituent l'ordre communautaire."

Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale, 1995, Fayard, p. 83, pp. 131-132)

Avant la révolution industrielle, le travail de l'artisan a nécessité une réflexion pour être intégré dans l'ordre des choses. La notion de travail, si on analyse ex post, avec notre vision moderne, était donc très différente avant l'ère industrielle. Elle n'existait pas en fait. Le temps était déterminé par les obligations collectives : les fêtes religieuses, les nécessités des saisons pour les paysans, et pour les artisans, un règlement est créé pour les faire rentrer dans la norme.

La révolution industrielle dynamite cette ordre. Dynamiter n'est d'ailleurs pas le bon terme, car l'histoire est progressive, avec des accélérations. Mais le terme même de révolution industrielle est-il judicieux ? Ce terme fait référence à la forme. L'émergence de l'industrie. Mais ce n'est pas l'essence. Cette révolution, c'est le fait que des particuliers peuvent s'unir librement pour créer des industries, et d'autres offrir leurs services à ces industries, sous forme de travail. Le travail, dans cette révolution, est devenu un service. Mais on a préféré voir la forme : l'industrie, la forme du salariat.

D'une certaine manière, la focalisation sur la forme du salariat ressemble à la volonté d'intégrer les salariat dans la norme avant la révolution industrielle. C'est le refus de l'évolution On définit alors de nouveaux concepts, ubérisation, économie du partage, pour intégrer, et pour expliquer l'évolution. Mais l'essence du travail n'est pas intégrée. Le travail est un service, proposé sur un marché.

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L'école autrichienne d'économie

11 Décembre 2015 , Rédigé par Vladimir Vodarevski Publié dans #Un petit manuel d'économie

Aujourd'hui, la science économique est dominée par la macroéconomie, et ce depuis les années 1930. Depuis encore plus longtemps, la science économique est mathématisée. Depuis la fin du 19ème siècle. Les économistes utilisent les mêmes techniques mathématiques. On distingue la macroéconomie keynésienne, et la non keynésienne, ou nouvelle macroéconomie classique.

Il existe cependant un courant minoritaire, qui défend l'économie de marché, mais qui refuse la mathématisation de l'économie. C'est l'école dite autrichienne. Elle est, il faut le reconnaître, très minoritaire. Cependant, paradoxalement, un des économistes les plus connus du vingtième siècle appartient à ce courant, je veux parler de Friedrich August Hayek. Ce qui déjà justifie de s'y intéresser. Elle présente également une vision de l'économie avec une dynamique interne. Ce qui une autre raison de l'étudier. Enfin, elle a développé une théorie des cycles économiques, qui est particulièrement d'actualité avec la crise actuelle.

Carl Menger

L'école autrichienne prend naissance avec le marginalisme. Trois auteurs développent séparément le concept d'utilité marginale pour expliquer la valeur d'un produit : William Stanley Jevons et Carl Menger en 1871, et Léon Walras en 1874. Jevons et Walras vont utiliser ce concept pour mathématiser l'économie. Ce qui donnera le courant néoclassique, et le raisonnement en termes d'équilibre, général ou partiel. Carl Menger refusera la mathématisation, et le courant qui se développera à sa suite sera appelé le courant autrichien. Une appellation qui a été donné à Menger, selon Ludwig von Mises, pour le distinguer des économistes allemands, auxquels ils s'est opposé sur la question de la méthode à appliquer pour l'étude de l'économie.

Le marginalisme explique la valeur par l'utilité marginale. Ce qui explique le paradoxe qui veut que l'eau, indispensable à la vie, coûte moins cher qu'un diamant. L'eau peut satisfaire plusieurs besoins, classés chacun par ordre d'importance. Par exemple : boire, se laver, laver la maison, remplir le pistolet à eau du petit dernier. Si la quantité disponible d'eau est à peine suffisante pour satisfaire le premier besoin, sa valeur sera très élevée. S'il y a suffisamment d'eau pour même remplir le pistolet à eau, sa valeur sera faible, car elle correspondra à l'importance du dernier besoin satisfait.

Dès le départ, Carl Menger se distingue de ses collègues Jevons et Walras. Ces derniers utilisent le concept d'utilité marginale pour établir un prix de marché, qui sera considéré comme la valeur du bien ou du service dans leurs théories. Pour Carl Merger, il n'y a pas de prix de marché, dans le sens où la valeur est subjective. Chaque individu a ses préférences, chaque individu a son classement pour les utilités d'un produit. Par conséquent, la valeur donnée à un produit diffère selon chaque individu. La valeur est subjective. Le subjectivisme est ainsi une caractéristique de l'école autrichienne, dès Carl Menger.

Une autre caractéristique apparaît également dès Carl Menger. C'est l'insistance sur le fait que la monnaie ne repose pas sur des lois imposées par un gouvernement. Mais qu'elle s'est développée à travers le comportement des individus. Ceux-ci ont d'abord choisi un bien intermédiaire, avant de développer des outils monétaires. L'explication de Carl Menger sera développée ensuite par Ludwig von Mises. C'est une caractéristique du courant autrichien, qui s'oppose à la monnaie fiat, la monnaie décrétée par l'Etat.

La praxéologie

Après Menger, l'une des figures les plus importantes du courant autrichien est Ludwig von Mises. Il y aurait beaucoup à dire sur Mises. Mais ce n'est pas l'objet de ce texte. Je le cite ici pour son concept de praxéologie. Mises inclut l'économie dans une matière qu'il nomme praxéologie, c'est-à-dire l'action humaine. Tout individu agit. Il met en œuvre des moyens pour atteindre des fins, déterminées par lui. La praxéologie étudie l'action. Pas les fins. L'économie, c'est aussi l'individu agissant. Elle fait donc partie de la praxéologie. Et l'économie de marché est dénommée catallaxie, science des échanges. Le concept de praxéologie souligne l'approche autrichienne de l'économie en tant que science humaine. L'économie n'est pas l'égalisation de quantités, d'une offre et d'une demande, mais la coordination des actions d'individus agissant chacun séparément. (Ce qui inclut les actions collectives comme une société commerciale. Mais, même une société est l'action de plusieurs individus).

Une dynamique interne.

Dans le livre L'école autrichienne, marché et créativité entrepreneuriale, Jesus Huerta de Soto souligne l'approche dynamique de l'économie de l'école autrichienne. Les théories courantes ont une approche statique. Elles déterminent un équilibre. Dans la théorie autrichienne, il n'y a pas d'équilibre. L'économie est toujours en mouvement. Et le moteur de ce mouvement, c'est l'entrepreneur. Huerta de Soto écrit :

Pour les autrichiens, la fonction d'entrepreneur, au sens large, coïncide avec l'action humaine elle-même. En ce sens, on pourrait affirmer qu'exerce la fonction d'entrepreneur toute personne agissant en vue de modifier le présent et d'atteindre ses objectifs dans le futur.

Selon Carl Menger, l'activité d'entrepreneur comprend :

  • la collecte d'informations sur la situation économique :

  • le calcul économique ;

  • l'acte de volonté par lequel les biens sont affectés à un processus particulier de production ;

  • la supervision de l'exécution du plan de production.

    Dès Carl Menger, l'entrepreneur est donc l'élément moteur de l'économie. Selon Menger, dans les grandes firmes, la fonction d'entrepreneur peut être décomposée. Cela pour souligner qu'il s'agit d'une fonction, d'un concept, pas forcément rattaché à un seul individu.

Il ne faut pas confondre entrepreneur autrichien et schumpetérien. L'entrepreneur schumpetérien s'inscrit dans la théorie de l'équilibre générale. Joseph Alois Schumpeter effectue une fusion, une synthèse, de la théorie autrichienne et de la théorie de l'équilibre. Cette dernière est statique. Schumpeter part donc d'une situation où l'économie se reproduit à l'identique à chaque cycle. Il introduit l'entrepreneur, financé par le crédit, pour modifier le cycle. Tandis que dans la théorie autrichienne, l'entrepreneur et toujours présent. Comme l'écrit Huerta de Soto, cette notion se rapporte au fait que l'individu agit, et qu'en agissant il peut changer le cours des choses.

La théorie autrichienne des cycles économiques.

L'un des apports à la fois principaux et exclusifs de l'école autrichienne à l'économie est la théorie autrichienne des cycles, connue sous l'acronyme TAC en français, et ABCT en anglais, pour austrian business cycles theory. Selon l'école autrichienne, les cycles économiques, succession de prospérité et de crise, s'expliquent par la création monétaire. Murray Rothbard, qui a écrit une histoire de la pensée économique sous l'angle autrichien, souligne que ce n'est pas le courant autrichien qui a déterminé que la création monétaire pouvait causer des crises. Il fait remonter l'idée àDavid Hume et à David Ricardo. L'école autrichienne a ensuite pleinement développé cette théorie, avec notamment Ludwig von Mises.

Le création monétaire excessive perturbe la structure de production. La production d'un bien ou d'un service se fait en plusieurs étapes au cours du temps. Ce que l'école autrichienne appelle le détour de production. Ce détour peut comporter plus ou moins d'étapes. Une épargne élevée va favoriser un détour plus long. Il y a plus d'argent disponible pour l'investissement. La création monétaire va allonger artificiellement le détour de production. Elle crée d'abord une croissance, mais ensuite une dépression. Car les entrepreneurs, trompés par la création monétaire, ont fait des malinvestissements. Pour que la crise s'estompe, il n'y a pas d'autres solutions que de laisser l'économie résorber les malinvestissements.

Dans une version modernisée, François Facchini parle d'une théorie de la récurrence des erreurs collectives d'anticipation. Il reprend sous une forme plus élaborée les problématiques monétaires et d'anticipation. Ce qu'il faut retenir, c'est que la création monétaire excessive, dans le but de stimuler la croissance, perturbe les anticipations des entrepreneurs. Il en résulte une structure de production qui ne correspond pas à l'économie réelle. La création monétaire excessive entraîne d'abord la croissance, mais finit en dépression.

Cette théorie des cycles a permis à Friedrich August Hayek de prédire la crise de 1929. Mais il ne pouvait pas donner une date. On parle de "pattern prediction" en anglais, la prédiction de tendances de l'économie. Cette théorie des cycles est également particulièrement d'actualité avec la crise de 2007-2008. En effet, celle-ci a été précédée d'une relance par la création de monnaie, dans le but de créer une bulle immobilière, pour relancer la croissance après le dégonflement de la bulle internet en 2001 (cf Paul Krugman ici).

L'école autrichienne présente des variantes et des débats entre ses membres. Il y a par exemple une différence méthodologique entre Ludwig von Mises et son élève Friedrich August Hayek. Ce qui est décrit ici est le corpus de base qui fait à peu près l'unanimité. C'est une école centrée sur la coordination des actions des gens, avec une vision dynamique, et une importance donnée aux effets néfastes des manipulations monétaires.

Quelques liens pour aller plus loin:

- une présentation de l'école autrichienne par le professeur Jorg Guido Hülsmann;

- Murray Rothbard, Dépressions économiques;

- Histoire de l'école autrichienne d'économie en vidéo;

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Bastiat à l'honneur

4 Décembre 2015 , Rédigé par Vladimir Vodarevski

La France peut s'enorgueillir de ses grands penseurs, qui rayonnent encore à travers le monde. Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Frédéric Bastiat, sont parmi les plus célèbres. Ils peuvent par contre être un peu délaissés dans leur propre patrie. C'est le cas par exemple de Frédéric Bastiat, plus connu à l'étranger qu'en France.

Frédéric Bastiat est heureusement à l'honneur ces temps-ci, grâce au travail de l'Institut Coppet. Ce dernier a d'abord publié un des plus célèbres textes de Bastiat : La Loi. Le texte est précédé d'une présentation de Damien Theillier, Président de l'Institut Coppet, qui en explique les notions et les enjeux.

Bastiat à l'honneur

L'Institut Coppet vient par ailleurs de publier les œuvres complètes de Frédéric Bastiat. Cette édition rassemble des ouvrages comme les pamphlets de Bastiat, ses Harmonies économiques, mais aussi sa correspondance.

Bastiat à l'honneur

Enfin, signalons le livre pour enfants Les Jumeaux Tuttle étudient La Loi. Il s'agit d'un ouvrage destiné à expliquer aux enfants les principes de La Loi de Bastiat. Il est traduit de l'anglais par Damien Theillier, président de l'Institut Coppet, et par ailleurs professeur de philosophie.

Bastiat à l'honneur

En cette période de fêtes, voici donc des cadeaux à offrir ou à se faire, pour développer sa connaissance de la culture française, et développer sa réflexion.

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