Analyse Libérale

Keynes et le triomphe de la macroéconomie.

2 Janvier 2015 , Rédigé par Vladimir Vodarevski Publié dans #Un petit manuel d'économie

 

Ceci est un nouveau chapitre de mon petit manuel d'économie. L'avènement du keynésianisme et de la macroéconomie.

 

Keynes

John Maynard Keynes est sans doute le plus célèbre des économistes en France. Et les plus néophytes en économie connaissent généralement de nom le keynésianisme. C'est d'ailleurs le seul courant en économie qui est désigné du nom d'un individu. Les puristes déclareront que ce qu'on appelle keynésianisme ne correspond pas à la pensée du maître. Cependant, nous nous en tiendrons ici à l'acception courante du terme.

 

C'est en 1936 que paraît l'ouvrage majeur de Keynes, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie. Keynes se place dans le cadre de l'équilibre général. Il considère que l'économie peut connaître un équilibre de sous emploi. Dans ce cas, il faut soutenir l'économie par la dépense, et notamment l'investissement public. Selon Keynes, l'injection de monnaie dans l'économie a un effet multiplicateur. Par exemple, l'Etat décide d'investissements publics. Les entreprises voient augmenter la demande. Elles livrent plus de produits, doivent embaucher pour produire. Ce qui entraîne des dépenses de consommation. L'augmentation de la demande provoque des anticipations positives. C'est-à-dire que les entreprises investissent, anticipant une hausse de la demande, ce qui provoque une distribution d'argent, et donc des achats, qui provoquent des anticipations positives, et ainsi de suite. Un cercle vertueux s'enclenche. L'effet de la dépense de départ est multiplié. D'où le concept du multiplicateur keynésien.

 

Keynes place son raisonnement explicitement dans le contexte de la loi de Say. Il considère que cette loi empêche les économistes classiques et néoclassiques (Keynes englobe les deux courants dans le terme classique) d'envisager l'éventualité même d'une crise de sous-emploi. Keynes a une interprétation très particulière de la loi de Say. Selon lui, la loi de Say postule que l'offre crée sa propre demande. Or, comme le souligne Steven Kates, la loi de Say ne dit rien de tel. Elle constate que des produits et des services s'échangent contre des produits et des services. De même, Steven Kates1 montre que non seulement la loi de Say n'empêchait pas les classiques et les néoclassiques d'envisager une récession et le chômage, mais que c'était justement la loi de Say qui envisageait les fluctuations de la conjoncture. L'interprétation de la loi de Say par Keynes est donc totalement fallacieuse. Pourtant, comme le souligne également Steven Kates, cette interprétation s'impose. Même parmi les opposants au keynésianisme. Steven Kates n'apporte pas d'explication à cette évolution. Pour ma part, j'incriminerais la notion d'équilibre mathématique, à laquelle Keynes a été nourri à l'école de Cambridge. Mathématiquement, les dépenses d'investissement doivent se retrouver quelque part.

 

Keynes a donc imposé l'idée que la dépense créait la croissance. Sa démonstration est bancale. Cependant, cela n'a pas d'importance méthodologiquement, car ses hypothèses ont été mathématisées, avec l'avènement, ou plutôt le triomphe, de la macroéconomie.

 

Le triomphe de la macroéconomie

La théorie keynésienne a très vite été mathématisée, même si Keynes n'y était pas favorable. Cette mathématisation reprend des outils développés par les néoclassiques, comme les courbes d'offre et de demande. Mais son approche est totalement différente.

 

La macroéconomie ne mathématise pas le comportement de l'individu. Elle traite directement des grandeurs globales : l'offre globale, la demande globale, etc. Elle va étudier l'effet d'une hausse des dépenses publiques sur la demande globale par exemple. L'individu n'étant pris en considération qu'à travers les anticipations.

 

La macroéconomie reprend les thèses keynésiennes et des outils néoclassiques. C'est pourquoi on l'a appelée aussi économie de la synthèse. Synthèse keynésienne ou synthèse néoclassique, cela désigne la même chose.

 

Le raisonnement littéraire n'est plus du tout pris en compte. C'est la réalité qui doit valider la théorie, à travers les statistiques. Peu importe donc que le raisonnement de Keynes prenne autant de liberté avec la loi de Say. Nous sommes dans une approche mathématique : un travail à partir d'une hypothèse. C'est la confrontation avec le réalité qui doit valider l'hypothèse.

 

Même la majorité des non-keynésiens reprend l'approche macroéconomique. Il en est ainsi par exemple du monétarisme, dont un des chefs de file est le célèbre Milton Friedman. Ce courant reprend la théorie quantitative de la monnaie, selon laquelle la création monétaire est un facteur inflationniste, en la développant. Il est donc à l'opposé du keynésianisme. Mais l'approche est la même : la macroéconomie, validée par la réalité, et l'individu pris en compte à travers les anticipations. Les anticipations sont juste différentes. En cas de hausse de la dépense publique, c'est ici une hausse de l'inflation qui est anticipée.

 

La théorie économique a donc profondément changé depuis Adam Smith, cette évolution étant parachevée par le triomphe de la macroéconomie. Auparavant, le raisonnement était littéraire. Aujourd'hui, il est mathématique et statistique. Avec toujours les deux pôles, l'un considérant que la dépense permet de relancer l'économie, l'autre non. Et avec toutes les variantes entre ces deux pôles. Ainsi, face aux échecs des politiques de dépenses publiques durant à la crise des années 1970-80, on a pu dire que certaines crises sont des crises de la demande, nécessitant un soutient à la demande, et d'autres des crises de l'offre, nécessitant de soutenir le processus de l'offre.

 

Il n'y a plus de référence à la loi de Say, et à la notion d'échange. C'est une conséquence de la disparition du raisonnement littéraire. La loi de Say n'est évoquée que dans son interprétation keynésienne, même pour ceux qui la soutiennent. C'est-à-dire que les dépenses d'investissement des entrepreneurs sont diffusées dans l'économie, à travers les achats, et la distribution de salaires, et qu'elles soutiennent ainsi l'économie.

 

Le vocabulaire keynésien s'impose.

On remarquera à quel point le vocabulaire keynésien s'est imposé. Ainsi on distingue théorie de l'offre et de la demande, sans plus aucune mention de l'échange volontaire source de richesse. De même, les statistiques sont keynésiennes. Par exemple, les médias s'en font largement l'écho, on surveille les composantes de la demande : la consommation, les exportations.

 

L'idée d'anticipation positive s'est imposée également. Quand la croissance faiblit, on l'attribue à la morosité. Et on considère qu'il faut envoyer des signaux positifs pour relancer l'économie.

 

Enfin, quand on parle de relancer l'économie, ou d'une politique de croissance, c'est à la théorie keynésienne qu'il est fait référence : une relance de l'économie par la dépense publique. A contrario, une politique de l'offre, ou basée sur l'échange, qui impose des réforme structurelles, est appelée politique d'austérité. Ce qui est absurde : la politique de l'offre (si on reprend les termes keynésiens), est aussi une politique de relance. Les mots que nous entendons, que nous employons, qui nous sont assénés comme des vérités, sont ainsi connotés. Il faut s'en souvenir à chaque fois qu'il est question d'économie.

 

La microéconomie.

En même temps que la macroéconomie s'est développée la microéconomie. Au contraire de la macroéconomie, la microéconomie n'aborde pas l'économie de façon globale. Elle traite d'une multitude d'aspect de l'économie. Par exemple, elle étudie l'asymétrie de l'information dans un échange, une situation dans laquelle un des acteurs a plus d'informations que l'autre, ce qui le met en position favorable. Elle va étudier la capacité d'une entreprise à imposer ses prix au marché (dont les travaux du prix Nobel Jean Tirole). Elle va tester l'hypothèse d'efficience des marché financiers ( ce que fait le prix Nobel Eugène Fama). Elle va s'intéresser à la réglementation financière. Une multitude de sujets, utilisant essentiellement des méthodes statistiques, mais aussi d'autres, la théorie des jeux par exemple (qui modélise de façon mathématique des processus de décision), des théories comportementales, etc. La théorie néoclassique, comme elle part de l'individu, est aussi classée dans la microéconomie.

 

On a pu dire que macroéconomie et microéconomie formait un ensemble unifié, car utilisant toutes deux des méthodes mathématiques. Mais la microéconomie s'est tellement diversifiée, qu'on peut avoir une opinion contraire.

 

En conclusion de ce chapitre, on soulignera que l'économie est passée définitivement à la mathématisation, abandonnant le raisonnement littéraire. Le but est d'asseoir son caractère scientifique. Cependant, le débat est toujours le même : faut-il soutenir l'économie par la dépense ? De son côté, la microéconomie veut modéliser les détails de l'économie, avec la même scientificité, mais là aussi il y n'y a pas d'unanimité, mais toujours des débats.

 

1Say's law and the keynesian revolution

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