Analyse Libérale

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

2 Septembre 2016 , Rédigé par Vladimir Vodarevski

L'Angleterre est considérée en France comme un laboratoire ultra-libéral. Particulièrement sous l'ère Cameron. Avec pour conséquence une montée des inégalités et des emplois précaires ces dernières années. Ce qui expliquerait son taux de chômage flatteur, et justifierait de ne pas suivre son exemple. Voyons ce que nous disent les statistiques à ce sujet.

Evolution du revenu médian.

Les statistiques du Royaume-Uni suivent l'évolution du revenu médian. Elles proviennent de l'enquête annuelle du bureau des statistiques du Royaume-Uni, l'ONS, : Households below average income: an analysis of the income distribution 1994/95 to 2014/15. On retrouvera la méthodologie ici. Le revenu médian est celui qui divise la population en deux parties égales : ceux qui gagnent plus, et ceux qui gagnent moins. Ce qui est plutôt pertinent pour évaluer le revenu réel. Les statistiques anglaises montrent que le revenu médian réel a atteint un niveau record pour la période 2014-2015 :

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

Le mode de calcul des revenus a changé au Royaume-Uni. Il était auparavant déflaté par le RPI. Le CPI donne un résultat plus flatteur :

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

BHC signifie before housing costs. Le changement de méthodologie, recommandé par l'organisme de supervision des statistiques au Royaume-Uni, paraît favorable. Mais il correspond en fait à la méthodologie des autres pays européens, Et notamment la France. La nouvelle méthodologie facilite donc les comparaisons internationales.

Il s'agit bien sûr des revenus réels. Le pouvoir d'achat a été impacté par la forte inflation au Royaume Uni de 2008 à 2013, qui explique la baisse des revenus réels :

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

Revenus : comparaison avec la France.

En France, le niveau de vie médian stagne, selon l'INSEE :

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

Le niveau de vie médian a même légèrement baissé entre 2008 et 2014 en France.

Inégalités au Royaume-Uni et en France.

En matière d'inégalités, les résultats, selon le coefficient de gini, sont les suivants :

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

Les statistiques du Royaume-Uni distinguent les revenus avant et après les dépenses immobilières. Pour une comparaison internationale, ce sont les chiffres avant coûts immobiliers qu'il faut retenir.

On peut remarquer que les inégalités, mesurées par l'indice de Gini, ont diminué sous l'ère Cameron.

Voici l'indice de Gini en France selon l'INSEE :

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.
Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

En France, selon les mesures de l'INSEE, les inégalités, mesurées d'après l'indice de Gini sont stables.

Selon la Banque Mondiale, l'indice de Gini pour le Royaume-Uni s'élevait à 34,4 en 2008, 34,10 en 2010, et 32, 6 en 2012. Donc, une baisse sous l'ère Cameron.

En France, selon la Banque Mondiale, l'indice de Gini est de 33,1 en 2008, et de 33,1 en 2012.

Les inégalités sont donc équivalentes entre la France et le Royaume-Uni.

Emploi : précarité au Royaume-Uni ?

Les emplois au Royaume-Uni sont réputés précaires, de mauvaise qualité. Voyons ce que disent les faits.

En juin 2016, le chômage est particulièrement bas au Royaume-Uni, à 4,9%, tandis que le taux d'activité est particulièrement élevé, à 74,5% :

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

Sur un an, les évolutions sont les suivantes :

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Les embauches sont donc majoritairement des temps pleins, en CDI. Les tableaux suivants montrent la répartition de l'emploi total. Les données proviennent de l'Office for National Statistics. Le tableau a été scindé pour l'article. La colonne % employees working part-time du tableau 1A a été ajoutée. Tous les tableaux concernent la population âgée de 16 ans et plus.

1A-Emplois à temps plein et à temps partiel

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1B-Emploi temporaire.

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1C-Emploi à temps partiel

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Taux d'emploi.

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Les emplois créés au Royaume-Uni sont donc essentiellement des CDI à temps plein. Le temps partiel est important mais le niveau de temps partiel contraint est faible et en baisse, de 15,4% en juin-août 2015 à 13,8% en avril-juin 2016. Le pourcentage d'indépendants (self employed) est de 15,08%. En 1992, ce chiffre était de 13,46%. Il a atteint un point bas à 12,85% en août-Octobre 2008. Il n'y a pas eu d'explosion de ce type d'emploi (on trouvera ici les statistiques concernant la répartition sectorielle de ce type d'emploi, tout comme la répartition globale des emplois). D'autre part, le taux de sous emploi baisse. Dans toutes ces statistiques, rien n'indique une précarisation de l'emploi. Au contraire, la qualité de l'emploi s'améliore. Sur le plan de l'emploi, comme sur celui des revenus, le bilan de l'administration Cameron semble plutôt flatteur.

Les contrats "zéro-heure".

Un article sur l'emploi au Royaume-Uni ne peut pas faire l'économie d'un paragraphe sur les contrats "zéro heure", ou plus précisément les contrats qui ne garantissent pas un minimum d'heures. On trouvera une étude détaillée ici.

Il faut d'abord souligner que ces emplois sont présents dans les statistiques précédentes. Ils ne changent donc pas la vision d'ensemble de l'emploi au Royaume-Uni, en particulier concernant le temps partiel contraint.

En octobre -décembre 2015, ils représentent 2,5% des emplois, contre 2,3% en octobre-décembre 2014. Mais l'office for National Statistics considère que cette hausse peut venir des réponses aux sondages : des emplois qui n'étaient pas désignés comme des emplois zéro heures le sont devenus un an plus tard. C'est une question de définition. Il n'y a pas de définition précise, de statut précis, pour les emplois zéro heure. Les statistiques dépendent donc de l'opinion de ceux qui répondent, s'ils considèrent ou non occuper un emploi zéro heure.

Fin 2015, 37% des employés zéro heure souhaitaient travailler plus, la plupart en restant dans le même emploi, sans chercher un autre emploi offrant plus d'heures travaillées. En comparaison, 10% des autres salariés souhaitent travailler plus.

Les femmes représentent 53% de la population des contrats zéro heure, contre 47% des autres contrats d'emploi. 38% de la population des contrats zéro heure a entre 16 et 24 ans, contre 12% pour les autres formes de contrat d'emploi. 23% de la population des contrats zéro heure suit un cursus de formation à plein temps, contre 3% de la population dans un contrat non zéro heure. Selon l'ONS, ces chiffres peuvent refléter le fait que certains groupes de population sont susceptibles de rechercher la flexibilité des contrats zéro heure un avantage, par exemple les jeunes, qui combinent un emploi flexible avec leurs études.

Comparaison avec la France.

Voyons maintenant une petite comparaison avec la France. Voici quelques chiffres, issus du très officiel Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques (INSEE).

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.
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CDI et CDD.

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.
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Ce qui donne un taux de CDD et intérim d'environ 11,4% de la population en emploi. A comparer avec un taux de 6,2% au Royaume-Uni. Et un taux de temps partiel de 18,24% de la population employées pour la France.

Emploi à temps partiel.

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Temps partiel selon le sexe en pourcentage.

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

Sous emploi en France.

Angleterre: précarité de l'emploi et inégalités.

La France présente un taux de chômage bien plus élevé que le Royaume-Uni, à 9,6% au deuxième trimestre 2016, contre 4,9% au Royaume-Uni. Et un taux d'emploi de 64,7% contre 74,5% au Royaume-Uni. L'emploi à temps partiel est plus faible en France, à 18,24% au deuxième trimestre 2016, contre 26,17% au Royaume-Uni. Cependant, il est difficile d'en tirer des conclusions sur la qualité de l'emploi, car il n'y a pas de statistiques récentes en France sur la part des employés à temps partiel qui souhaiteraient travailler plus. Cette part est de 13,8% au Royaume-Uni, et diminue. En France, en 2011, le temps partiel subi concernait 32% des salariés à temps partiel selon le ministère du travail. Pour évaluer la qualité de l'emploi, il faut donc prendre les statistiques de sous-emploi. Le sous-emploi s'élève en France à 6,6% des actifs occupés, en 2015, contre 8,9% en octobre-décembre 2015 au Royaume-Uni, et 8,2% en avril-juin 2016. Le sous-emploi n'explique donc pas la forte création d'emploi au Royaume-Uni : l'écart avec la France est faible, et surtout le Royaume-Uni est dans une dynamique de réduction du sous-emploi, tandis qu'il est passé en France de 6,1% en 2013 à 6,6% en 2015. La France se distingue par ailleurs par l'évolution de l'emploi temporaire, CDD et interim. Depuis 2008, celui-ci se substitue clairement au contrat à durée indéterminé, comme l'illustre le graphique plus haut. Une telle évolution n'est pas visible au Royaume-Uni.

Conclusion : une précarisation en France ?

Les emplois créés au Royaume-Uni sont de bons emplois, et la tendance est positive : moins de sous-emploi, moins de temps partiel contraint. Ce qui s'accompagne d'une augmentation des revenus réels. Le Royaume-Uni semble être dans un cercle vertueux.

Par contre, des questions peuvent se poser... pour la France. On constate à la fois un chômage de masse, et une montée des emplois temporaires, c'est-à-dire une précarisation de l'emploi. Un emploi temporaire a des conséquences sociales, en rendant par exemple plus difficile la location d'un logement. Par ailleurs, le revenu médian baisse légèrement, tandis que le sous-emploi augmente légèrement.

Après avoir subi durement la crise, la Royaume-Uni est sur une pente ascendante, en ce qui concerne les revenus et l'emploi. La France, au contraire, connaît une stagnation des revenus et une précarisation de l'emploi.

NB:Le Cercle des élus, un polar qui se déroule dans ma ville natale. si vous aimez les polars, et la province, n'hésitez pas.

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Commenter cet article

I-Cube 06/09/2016 15:16

Très belle étude, bien fourni...
Mais...

N'y a-t-il pas un lien "mécanique" entre revenu médian et sous-emploi ?
Tu constate les deux, mais sans les mettre en relation : il faut dire que c'est tellement évident.
Passons !

Ceci dit, il me semble qu'à les entendre, à Londres et ailleurs, la vie y est plus "difficile" qu'en "Gauloisie éternelle".
Question de niveau de prix.
Un indicateur devrait te le montrer, à savoir la part des rémunérations dans la création de valeur-ajoutée.
Mais je ne l'ai pas trouvé de mon côté.

Merci et bien à toi !

I-Cube

Vladimir Vodarevski 06/09/2016 16:52

Salut. Je vois sue tu es de retour. Les anglais remontent la pente après avoir subi des moments difficiles, notamment une forte inflation. Ils ne retrouvent que maintenant les niveaux d'avant la crise. Les principales différences avec la France sont la tendance positive, et l'emploi.