Analyse Libérale

Inégalités salariales en Allemagne

30 Août 2015 , Rédigé par Vladimir Vodarevski

La France se plaint du France bashing, mais elle se complaît à l'Allemagne bashing. Ce qui est d'autant plus dommage que ces deux pays ot des aspirations sociales très proches. L'Allemagne pourrait servir de modèle social-démocrate à la France.

Aujourd'hui, c'est un titre du Figaro sans ambiguïté : "Comment l'Allemagne a profité d'une politique salariale très inégalitaire". Cet article commente une publication de France Stratégie, appellation actuelle de l'ancien Commissariat Général du Plan, intitulée : "Comment se comparent les salaires entre la France et l'Allemagne". Cette publication indique notamment que le coût du travail est plus faible en Allemagne qu'en France, et le salaire moyen plus élevé par contre. Elle insiste surtout sur les inégalités salariales, beaucoup plus fortes en Allemagne qu'en France. Des inégalités qui sont moins compensées par la redistribution depuis les années 2000. La publication conclut :

"Ce régime a permis à l'industrie allemande de combiner gestion de la contrainte de compétitivité coût et maintien de salaires relativement attractifs, en tirant bénéfice des différentiels de salaires avec les services à faibles valeur ajoutée."

"A contrario, la France ressort comme un pays ayant, jusqu'à présent du moins, organisé des modalités plus uniformes d'évolution salariale entre secteurs. En conséquence, l'industrie et plus généralement le secteur des biens échangeables ont beaucoup moins bénéficié d'un faible coût de leurs intrants, ce qui a pesé sur leur compétitivité."

Le ton de la publication est ainsi nettement négatif envers l'Allemagne. Elle souligne les inégalités salariales, elle précise que depuis les années 2000, elles sont moins compensées par la redistribution, ce qui est une critique implicite des réformes économiques du social-démocrate Peter Hartz. Elle considère que la compétitivité allemande provient de ces inégalités. Les entreprises offrent de bons salaires pour attirer la main d'oeuvre la plus compétente et la plus susceptible d'aller voir ailleurs, et se rattrape sur le reste. Ce qui explique la puissance allemande dans le secteur des "biens échangeables", et quand on pense à l'industrie allemande on pense à ses excédents dans le commerce international.

Le figaro.fr commente ainsi :

"Dans la deuxième partie de l'étude, France Stratégie relève que l'Allemagne a su valoriser les secteurs les plus exposés à l'exportation – dans l'industrie notamment -, en offrant des salaires en moyenne plus élevés que dans les autres secteurs «protégés» de la concurrence internationale.

(...)

Outre la flexibilité des salaires sur laquelle l'Allemagne a pu jouer pour contenir ses coûts et préserver ses élites, notre voisin a choisi de miser sur ses secteurs exportateurs à forte valeur ajoutée, en leur permettant de se fournir en intrants pas chers."

Cette présentation de l'Allemagne dont la compétitivité s'expliquerait par le caractère inégalitaire de son économie est cependant infondé. Elle est incorrecte à la fois sur l'inégalité, et sur la compétitivité.

En insistant sur les inégalités de revenus, plus forte en Allemagne qu'en France, France Stratégie tend à faire penser que l'Allemagne est un pays inégalitaire, que ces inégalités explique sa compétitivité, mais que ce modèle n'est pas à imiter car anti-social. Pourtant, un petit détail est mis sous silence : le chômage.

L'Allemagne a fait le choix de l'emploi. Aujourd'hui, le taux de chômage en Allemagne est de 6,4% en juillet 2015, contre 10,4% en France au premier trimestre 2015. Ce qui signifie une plus grande exclusion du marché du travail en France, et une proportion plus importante de personnes qui gagnent leur vie grâce à leur emploi en Allemagne. Ce qui signifie moins d'inégalité de revenue en Allemagne.

C'est ce que confirme ce blog, qui critique pourtant les réformes Hartz. Un blog d'Alternative Eco, qu'on ne pourra donc pas accuser d'ultra-libéralisme débridé. Il présente un graphique qui montre que l'inégalité, parmi les ménages en âge de travailler, est plus forte en France qu'en Allemagne. Et même, ces inégalités se réduisent actuellement, après une hausse aui a suivi les réformes Hartz. L'auteur du blog écrit :

"La reprise de la croissance, la baisse du chômage et, plus récemment, la hausse des salaires se sont donc traduites par un resserrement des inégalités de revenus primaires (marchands), que la récession de 2009 n’a pas interrompu, en raison du maintien de l’emploi et de l’impact à court terme de la crise sur les revenus du patrimoine des ménages les plus aisés."

L'amplitude es salaires en Allemagne permet l'emploi des moins productifs, tandis qu'en France le niveau du SMIC exclut les moins productifs, accroissant les inégalités. Forte inégalité salariale ne signifie donc pas forte inégalité de revenus, mais au contraire plus d'égalité.

La publication de France Stratégie tend aussi à présenter l'Allemagne comme un pays exportateur qui profite des autres pays, en leur vendant des produits. Tordons tout de suite le cou à cette idée. L'Allemagne ne vit pas sur le dos de l'Europe. Au contraire, les exportations de l'Allemagne vers l'Europe stagnent, comme le montre cet article de l'IFRAP. En fait, l'excédent commercial allemand augmente grâce aux échanges hors union européenne, tandis les importations en provenance de l'UE augmente plus vite que les exportations dans l'autre sens. En clair, comme l'écrit l'IFRAP, l'Allemagne fait travailler l'UE.

D'ailleurs, soyons réaliste : l'Allemagne, au niveau des salaires, reste bien supérieure à des pays tels que la Roumanie, ou le Maroc, où Renault fait fabriquer ses véhicules Dacia, importés ensuite en Allemagne. Et ne parlons pas de la Chine. La compétitivité de l'Allemagne, au niveau mondial, ne repose pas sur la faiblesse des coûts salariaux.

L'idée même que la prospérité d'un pays se fait au détriment d'un autre est du pur mercantilisme. Il est décevant de voir un organisme officiel français s'inscrire dans cette logique, alors que les grands économistes français ont combattu cette conception de l'économie, comme le montre le site de l'Institut Coppet. C'est un rejet des valeurs françaises.

La prospérité, la croissance, dépend de plusieurs éléments. L'Allemagne a su mener une politique pragmatique en la matière, avec néanmoins des dérives comme la politique énergétique, absolument pas pragmatique, mais au contraire idéologique. Il y a plus de 20 ans, le magazine L'Expansion vantait un modèle allemand fait de relations fortes entre les banques et les entreprises, et de participations croisées inter-entreprises. A la veille de l'explosion de ce système, explosion accompagnée par les pouvoirs publics qui ont diminué les impôts sur les plus-values pour que les participations croisées soient dénouées plus facilement. L'Allemagne a aussi abaissé son impôt sur les sociétés. Les syndicats ont accepté la modération salariale pour préserver l'emploi. La transmission des entreprises familiales est facilitée. On peut aussi citer la politique éducative allemande, qui favorise l'insertion professionnelle via la formation professionnelle.

La publication de France Stratégie est ainsi décevante à plus d'un titre. Elle n'analyse pas les effets de l'amplitude des salaires sur l'employabilité, et donc sur l'égalité de revenus. Elle s'inscrit dans une logique mercantiliste surannée et dépassée, et contraire à la tradition économique française, en insinuant que l'Allemagne profite des bas salaires pour exporter.

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